Le Journal de L'Ile de la Réunion    12 Mars 1998


REPRISE DE LA SISMICITÉ : UNE SITUATION INÉDITE POUR LES SCIENTIFIQUES DE L'OBSERVATOIRE VOLCANOLOGIQUE

Que couve le Piton de la Fournaise ?

Depuis la nuit de mardi à mercredi, l'Observatoire volcanologique enregistre des séismes qui se superposent à l'activité éruptive normale. Une situation à laquelle les scientifiques n'avaient jamais été confrontés jusqu'à présent et qui tend à accréditer l'hypothèse selon laquelle l'éruption actuelle risque de connaître des prolongements.

Le Piton de la Fournaise nous réserve-t-il un de ses tours ? Au bout d'une trentaine d'heures d'activité, après le début de l'éruption lundi à 15h05, le réseau de surveillance du volcan a commencé à enregistrer des secousses à l'aplomb de la partie sud-ouest du cratère Bory. Quelques-unes seulement dans la soirée de mardi, une trentaine pour la seule journée d'hier qui sont venues superposer leur "signature" au trémor, ces vibrations harmoniques qui accompagnent l'écoulement de la lave issue des bouches éruptives proches du cratère Magne.
"Nous n'avons jamais vu cela auparavant au Piton de la Fournaise", avoue Thomas Staudacher, directeur de l'Observatoire. De fait, le "mélange" trémor-secousses complique sérieusement la tâche des sismologues: "Il est très difficile de déterminer leur origine, poursuit-il, et de donner des valeurs".
Cette situation nouvelle a en tout état de cause de quoi préoccuper les scientifiques car jusqu'alors, on estimait généralement que l'activité éruptive jouait un rôle de régulateur, de soupape de sûreté Or, ces secousses correspondent à des mouvements de magma sans lien direct avec l'éruption actuelle.
Annoncent-elles l'événement passionnant soupçonné depuis 1996 qui devrait aider à comprendre un peu mieux le fonctionnement du volcan réunionnais ? Depuis les tout premiers jours de l'actuelle éruption, le magma mis en jeu provient de poches superficielles en place depuis la dernière éruption de 1992, ont confirmé de nouveaux prélèvements opérés hier. Or, une partie des séismes enregistrés depuis des mois correspond à des mouvements qu'on pourrait penser liés à une réalimentation de "réservoirs" plus profonds, directement depuis le manteau terrestre. Reste à savoir quand sera mobilisé ce magma "nouveau" qui promet - si l'on se réfère à des éruptions comme celles de 1931, 1961 ou 1977, qui ont mis en jeu des produits identiques - une activité souvent hors du commun par le volume des laves émises. La nouvelle sismicité enregistrée depuis mardi soir détient peut-être la réponse à cette interrogation.
François Martel-Asselin

Le point sur l'éruption

Un nouveau cône en train de naître dans l'enclos
L'éruption se poursuivait hier soir à un rythme soutenu. Les quatre fissures qui se sont ouvertes lundi après-midi à 15h05 dans le nord de l'enclos, sur le flanc nord du cône terminal, se sont progressivement éteintes, l'activité se concentrant sur deux bouches situées à proximité du cratère Magne. De la plus basse - à gauche lorsque l'on se situe au point de vue du Piton de Partage - jaillit toujours une fontaine de lave; l'accumulation des matériaux éjectés sur le pourtour a commencé à édifier un cône largement égueulé vers l'est dont s'échappe une coulée de lave en gratons.
Le débit global des deux bouches a été estimé hier à 20 mètres cubes par seconde. L'éruption, au vu de l'activité qui s'est installée, pourrait se prolonger une quinzaine de jours, parient certains habitués qui se gardent cependant de toute certitude !

Et si on allait à la plage ?

Dans un communiqué qui nous est parvenu hier après-midi, la préfecture nous informe : "L'observatoire volcanique (sic) du Piton de la Fournaise a enregistré, aujourd'hui, une série de séismes localisés approximativement au sud-ouest du Bory. Selon les scientifiques, ces phénomènes ne permettent pas d'exclure une nouvelle coulée de lave (re-sic) à l'intérieur de l'enclos.
"Par ailleurs, l'Office national des forêts s'inquiète de l'état du sentier menant du Pas de Bellecombe à l'enclos. Le Bureau des recherches géologique et minières est chargé d'une expertise du chemin.
"Compte tenu de ces éléments, l'accès à l'enclos demeure formellement interdit. Cette interdiction ne saurait être levée sans gravement hypothéquer la sécurité des visiteurs", conclut le communiqué.
Comme en témoigne le texte ci-dessus, la "confiscation du volcan" déplorée dans le Journal de l'île (notre édition d'hier) a semble-t-il piqué au vif l'administration préfectorale pour laquelle l'apparition d'une nouvelle sismicité tombe à pic pour justifier l'interdiction de l'accès à l'enclos qu'elle semblait de toute façon vouloir maintenir contre vents et marées. Comme quoi être capable de discernement n'est pas donné à tout le monde, ce que tendrait à confimer l'affirmation de la préfecture selon laquelle "ces phénomènes ne permettent pas d'exclure une nouvelle coulée de lave à l'intérieur de l'enclos": sur la base de quels indices peut-elle en effet annoncer la localisation de cette éventuelle éruption ?
Quoi qu'il en soit, le directeur de l'Observatoire, Thomas Staudacher, confirme qu'il ne serait pas raisonnable d'ouvrir l'enclos dans ces conditions mais "j'essayerai de convaincre le préfet d'ouvrir dès que la situation sera plus claire".
Pour ce qui concerne l'état du sentier du Pas de Bellecombe qui permet de descendre dans l'Enclos, M. Michel Sicre, chef de groupe technique au Tampon, nous a indiqué hier que "l'ONF ne s'inquiète pas". "Simplement, nous menons une analyse dans l'hypothèse d'une ouverture au public. Il y a sans doute quelque rochers à retirer, quelques poteaux à consolider". Mesures de bon sens si des milliers de personnes doivent défiler dans ce point de passage obligé.
Pour notre part, après l'avoir encore emprunté hier matin, nous pouvons affirmer que ce sentier a rarement été en aussi bon état. La préfecture, à ce que l'on sache, n'a jusqu'à présent jamais empêché le Grand Raid (1 500 concurrents) d'emprunter un sentier tel que celui du côteau Kerveguen à Cilaos, autrement plus dangereux en course nocturne avec ses échelles branlantes.
Et si on allait à la plage ?


Suite