Vision, sons, sensations : une nuit dans l'Enclos fait appel à tous les sens... des rares privilégiés (volcanologues, journalistes) bénéficiant d'une autorisation. Puisque l'accès aux escaliers permettant de descendre les remparts du Piton de la Fournaise restent à ce jour interdit au public. Installé au sommet du cratère Magne, le volcan offre un spectacle complet. Les yeux sont sans doute les plus sollicités. Le spectacle réchauffe malgré le froid des ténèbres. Du côté droit, une coulée de lave, lente mais continue, serpente le long de la pente. A gauche, un cratère d'où deux geysers surgissent, assurant un spectacle son et lumière, un feu d'artifice permanent bien que d'humeur instable. La coulée de lave s'échappant vers le bas, on dirait une "descente aux flambeaux". Côté sono, c'est vrai que les éruptions de lave ressemblent au bruit de la mer, des vagues battant les brisants. Mais point d'eau en vue, juste de la terre en fusion. Fusion des styles, des couleurs, des musiques. Il aurait fallu emmener un DAT pour tout enregistrer : le vent, le grondement de la montagne, et puis ce bruit infernal et étouffé en même temps de vaisselle cassée qui provient du flot de lave... On en ferait un disque intitulé "Inferno" ou "Sismic Beat" mixé avec des percussions réunionnaises. Certains disent plus sérieusement que le volcan s'est réveillé pour faire taire toutes les inepties lâchées pendant la campagne électorale. Qui sait ? Quant à l'odeur de soufre, elle est tout à fait supportable. En revanche, la chaleur dégagée par la lave fait sérieusement monter la température. On tombe le coupe-vent.
RESPECT ET MODESTIE
Pas pour longtemps, il "pleut" des cailloux ! En fait, il s'agit de lapillis, des petites projections sans danger... tant que ce n'est pas rouge. "Quand ça commence à faire des trous dans les vêtements, c'est le moment de déguerpir" précisent en souriant nos spécialistes. Il n'est point temps encore... Avant de commencer à photographier la bête sous tous les angles, on apprécie tout simplement. La scène est d'autant plus belle qu'elle est naturelle, que la main de l'homme n'y est pour rien. A côté, on se sent petit, tout petit. Un sentiment d'immense respect pour la nature et ses caprices s'impose à vous. L'état d'esprit ? Moins "Tintin sur la Lune" qu'"Alice au Pays des Merveilles". Plus bas, sur les flancs du petit frère du cratère Magne, le Charles, (eh oui : Charle...magne) on se trouve à quelque cent mètres de la deuxième fissure. Saisissant. On ressent les secousses sismiques quand s'accentuent les rugissements. Jamais un cinéma en 3D, dynamique et autres Dolby Stereo effects ne pourra rendre ça. C'est unique. Unique de sentir la Terre vivre, percevoir son énergie, humer sa force. Unique d'apprécier un événement qui, il y a quelques siècles seulement, terrorisait Rahan et détruisaient les lupanars de Pompéi. Unique de trouver la beauté dans ce globe qui saigne et vomit ses entrailles.
ON SE SURPREND À ENCOURAGER LE VOLCAN
Au plus fort des révulsions, les projections de lave atteignent
une cinquantaine de mètres de hauteur, peut-être cent. En
tout cas, elles montent jusqu'aux étoiles. Les deux cratères
crachent à qui mieux mieux. Les éruptions changent de direction
et de force. On se surprend à encourager le volcan, tel un athlète
: "Allez, encore, plus fort, plus haut, plus loin". C'est à la fois
puissant et tout doux : les rocs tombent comme ralentis dans leur chute
par des filets invisibles. Des nuages montent rapidement. On dirait des
dragons à plusieurs têtes sortis tout droit d'un dessin animé
de Walt Disney. A l'arrière-plan, le petit jour se lève,
les couleurs changent : pendant la nuit, la lave était jaune, d'un
jaune orangé unique. Avec l'arrivée du soleil, elle revêt
une robe rouge. Effet d'optique ou changement de température ? La
terre se sépare alors du ciel. Le moment tant attendu est arrivé
: celui où la nuit est aussi belle que le jour, où, à
l'horizon, en direction de l'Est, un rouge magique sépare le noir
des pentes encore endormies et le bleu de l'espace, le tout sur fond de
fontaine de feu. Le mélange fait chaud au cur. Impossible de ne
pas souhaiter à tout le monde de vivre un jour cet instant. "Voir
le volcan et mourir", ce pourrait être un beau titre de film, non
?
Xavier Lambert