CO-VOISINAGE OU VENTE FOURCÉE ?
Le moral au plus bas, on parvient à hauteur, presque, du chemin
menant à Grande Ferme. C'est peut-être la solution. Mais non,
des gendarmes barrent le passage. Horreur et putréfaction, ils ont
tout prévu ! Alors, il faut bien rentrer dans le rang, rouler en
première par à-coups, caler, redémarrer, caler de
nouveau. La tragédie est dans l'habitacle. Il n'est de bonne compagnie
qui se sépare. Certains ne seront pas longs à rebrousser
chemin. C'est ça ou se faire écharper par une maîtresse
impatiente, une épouse indignée, les cris des enfants à
peu près aussi suaves que des sirènes de Stuka. Quatre bons
kilomètres que multiplient 60 minutes, pour parvenir à la
route du volcan, les nerfs qui craquent et le radiateur, prêt à
exploser. Le but du jeu pour beaucoup est de se garer, le plus vite possible,
le plus près possible. Le havre se trouve à l'intersection
de la route du volcan et du chemin de la Grande Ferme que des resquilleurs
empruntent. Prière d'avoir un road-book sur les genoux et un sacré
sens de l'orientation ! Un parking improvisé accueille, enfin, les
véhicules surchauffés et leurs occupants, eux, bientôt
surgelés. Vêtus d'une laine polaire, d'un coupe-vent ou d'un
survêtement, ils se pelotonnent les uns contre les autres. La proie
parfaite. Car les attendent au coin du bois, depuis 18h, une file de taxis.
La commune du Tampon a réussi à mobiliser dix taximen volontaires.
Le prix de la course a été négocié avec les
services de la sous-préfecture de Saint-Pierre : 20 modestes francs
le voyage que ce soit un aller ou un retour. On ne peut pas véritablement
parler de vente forcée dans la mesure où les automobilistes
ont le choix des armes : veulent-ils continuer de grimper la route forestière
du volcan avec leur propre voiture ou se faire emmener ? La carotte est
bien tentante et tout ça ressemble tout de même à une
forte incitation, pour le moins, ne serait-ce qu'à une certaine
forme de co-voiturage, l'hydre honnie de tout automobiliste qui se respecte.
En effet, les taxis sont prioritaires.
Pour l'heure, ils tentent de se sortir du magma qui s'est reformé
à l'ouverture de la voie. L'attente est encore au bout du chemin
pour les véhicules privés. De plus, taxis et véhicules
particuliers se déplacent en "convois" - par 50 voitures - ce qui
a pour effet de rendre plus saccadée encore la circulation. A propos
de saccadé, voyant que les dix taxis, jouant les autos tamponneuses,
faisaient sièges combles, d'autres artisans se sont mêlés
à la fête. Pas de dumping, le prix était unique et
pas de jaloux. Il y a eu du travail pour tout le monde. D'ailleurs, les
chauffeurs de taxi en seraient même venus à réclamer
à haute voix une éruption quotidienne au Piton de la Fournaise
? A quand une manif' ? L'ascension est périlleuse. Charybde et Scylla
guettent de part et d'autre de la voie : le cul-de-basse-fosse ou le ravin
? Aux alentours de 3h dans la nuit de mardi à mercredi, la circulation
sur la route forestière était fluide. Mais c'était
une tout autre paire de manches pour se garer sur le parc de stationnement
du Pas de Bellecombe. En dépit des avertissements et interdictions
des gendarmes, plus d'un, ont stationné sur le bas-côté.
Motos, véhicules, tête-bêche, piétons qui slaloment
entre, poussière qui vole. On n'y voit goutte. Heureusement, les
flashes des Nicéphore Niepce amateurs - on se demande ce qu'ils
peuvent bien photographier par cette nuit noire, pas les geysers rougeoyants
en tous les cas - et l'éclairage fourni par les groupes électrogènes
des PC opérationnels des pompiers et gendarmes, guident les pas,
hésitants tout de même. Enfin, le grand frisson !
Philippe Linquette