Le Journal de L'Ile de la Réunion    12 Mars 1998


Les crises de larmes, fous rires nerveux et crises de nerfs pavent plus que jamais la route forestière du volcan

Aux arrêts de rigueur 

pour ne pas changerLe Plan de circulation mis en place dès mardi a permis de "fluidifier" le flux de voitures mais de gros caillots ont par endroits et par moments provoquer de nouvelles embolies. Mercredi soir, l'éruption du volcan a fait une nouvelle fois pester, suer, jurer une bonne partie de la Réunion

La route était fluide et la lune quasiment pleine, mardi après minuit, sur la route des Plaines, en venant de la Plaine-des-Palmistes. Du moins, n'était-ce pas l'inverse, à l'aube d'arriver à l'intersection de la route nationale 3 et du chemin du Champ-de-Foire. Un gendarme, boléro fluo et bâton ad hoc, interdit l'accès aux voitures dans le sens de la montée. La voie, explique-t-il, est réservée aux voitures dans le sens de la descente. Voilà qui déroge à l'une des règles élémentaires de la circulation routière qui veut que l'automobiliste qui monte ait la priorité. Mais le Plan de la circulation est ainsi fait que l'unique chemin d'accès est bel et bien par Bourg-Murat, le long de la Maison du volcan. Pas d'échappatoire. Autour du rond-point, les automobiles sont stationnées, le moteur coupé pour la plupart, à la queue-leu-leu, s'enfonçant dans le nuit. Les conducteurs se dégourdissent sans doute les jambes à en juger par le nombre de piétons, vaquant alentour, les mains dans leurs poches. Il fait plutôt frisquet, c'est vrai. Pas le choix, il faut, à moins de brûler la politesse à quelque volcanologue amateur, et encourir les foudres du quidam, poursuivre sa route et prendre son tour dans la file. Autrement dit, il faut se préparer à longer une cohorte longue comme l'armée d'Alexandre, éléphants en moins et gaz d'échappement en plus. La route forestière qui a été fermée à 19h30 afin de "fluidifier la circulation" a été rouverte.

CO-VOISINAGE OU VENTE FOURCÉE ?

Le moral au plus bas, on parvient à hauteur, presque, du chemin menant à Grande Ferme. C'est peut-être la solution. Mais non, des gendarmes barrent le passage. Horreur et putréfaction, ils ont tout prévu ! Alors, il faut bien rentrer dans le rang, rouler en première par à-coups, caler, redémarrer, caler de nouveau. La tragédie est dans l'habitacle. Il n'est de bonne compagnie qui se sépare. Certains ne seront pas longs à rebrousser chemin. C'est ça ou se faire écharper par une maîtresse impatiente, une épouse indignée, les cris des enfants à peu près aussi suaves que des sirènes de Stuka. Quatre bons kilomètres que multiplient 60 minutes, pour parvenir à la route du volcan, les nerfs qui craquent et le radiateur, prêt à exploser. Le but du jeu pour beaucoup est de se garer, le plus vite possible, le plus près possible. Le havre se trouve à l'intersection de la route du volcan et du chemin de la Grande Ferme que des resquilleurs empruntent. Prière d'avoir un road-book sur les genoux et un sacré sens de l'orientation ! Un parking improvisé accueille, enfin, les véhicules surchauffés et leurs occupants, eux, bientôt surgelés. Vêtus d'une laine polaire, d'un coupe-vent ou d'un survêtement, ils se pelotonnent les uns contre les autres. La proie parfaite. Car les attendent au coin du bois, depuis 18h, une file de taxis. La commune du Tampon a réussi à mobiliser dix taximen volontaires. Le prix de la course a été négocié avec les services de la sous-préfecture de Saint-Pierre : 20 modestes francs le voyage que ce soit un aller ou un retour. On ne peut pas véritablement parler de vente forcée dans la mesure où les automobilistes ont le choix des armes : veulent-ils continuer de grimper la route forestière du volcan avec leur propre voiture ou se faire emmener ? La carotte est bien tentante et tout ça ressemble tout de même à une forte incitation, pour le moins, ne serait-ce qu'à une certaine forme de co-voiturage, l'hydre honnie de tout automobiliste qui se respecte. En effet, les taxis sont prioritaires.
Pour l'heure, ils tentent de se sortir du magma qui s'est reformé à l'ouverture de la voie. L'attente est encore au bout du chemin pour les véhicules privés. De plus, taxis et véhicules particuliers se déplacent en "convois" - par 50 voitures - ce qui a pour effet de rendre plus saccadée encore la circulation. A propos de saccadé, voyant que les dix taxis, jouant les autos tamponneuses, faisaient sièges combles, d'autres artisans se sont mêlés à la fête. Pas de dumping, le prix était unique et pas de jaloux. Il y a eu du travail pour tout le monde. D'ailleurs, les chauffeurs de taxi en seraient même venus à réclamer à haute voix une éruption quotidienne au Piton de la Fournaise ? A quand une manif' ? L'ascension est périlleuse. Charybde et Scylla guettent de part et d'autre de la voie : le cul-de-basse-fosse ou le ravin ? Aux alentours de 3h dans la nuit de mardi à mercredi, la circulation sur la route forestière était fluide. Mais c'était une tout autre paire de manches pour se garer sur le parc de stationnement du Pas de Bellecombe. En dépit des avertissements et interdictions des gendarmes, plus d'un, ont stationné sur le bas-côté. Motos, véhicules, tête-bêche, piétons qui slaloment entre, poussière qui vole. On n'y voit goutte. Heureusement, les flashes des Nicéphore Niepce amateurs - on se demande ce qu'ils peuvent bien photographier par cette nuit noire, pas les geysers rougeoyants en tous les cas - et l'éclairage fourni par les groupes électrogènes des PC opérationnels des pompiers et gendarmes, guident les pas, hésitants tout de même. Enfin, le grand frisson !
Philippe Linquette



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