Le Journal de L'Ile de la Réunion11 Aout 1998


Vingt et un ans après 1977, les coulées à nouveau dans les hauts de la commune de Sainte-Rose

Le volcan hors enclos

Depuis hier soir, le ciel des hauts de Bois-Blanc rougeoie à nouveau comme en 1977, lorsque les coulées du Piton de la Fournaise fondirent sur les pentes qui surplombent les zones habitées de la petite commune de l'Est. A l'heure où ces lignes étaient écrites, la lave ne présentait cependant aucune menace immédiate pour la population.

Comme pour marquer le début du sixième mois d'éruption ininterrompue du Piton de la Fournaise depuis le 9 mars, le magma a jailli, sans que l'on sache quand exactement entre dimanche et lundi, vers 1700 mètres d'altitude dans la forêt des hauts de Sainte-Rose, en dehors des barrières naturelles de l'enclos, pour la troisième fois du siècle.
C'est Jean-Paul Guyot, chef-pilote à Hélilagon, qui le premier donne l'alerte vers 10 heures hier matin. Au cours d'un survol touristique, après avoir noté une baisse très importante du niveau du lac de lave à l'intérieur du cratère du Piton Kapor, il observe, à plusieurs centaines de mètres du rempart et à l'est - nord-est du Nez coupé de Sainte-Rose, au nord de l'enclos du volcan, un panache de fumée bleue qui ne trompe pas: rien à voir avec de la vapeur blanche, signe d'évaporation de l'humidité matinale. En approchant avec sa machine, il aperçoit nettement une coulée noire orientée plein est, longue d'environ un kilomètre selon son témoignage. Peut-être plus mais on n'en saura rien puisque le plafond nuageux dissimule à la vue toute la zone située en-dessous de 1200 mètres d'altitude.
Une reconnaissance aérienne effectuée avec l'aide de l'Alouette de la gendarmerie, entre 12h et 13 h, ne permettra pas d'en savoir davantage, la couche nuageuse ayant entre-temps remonté à 1600 mètres
Mais déjà, des scientifiques se sont mis en route, à pied, à partir du Pas de Bellecombe. Après avoir passé le Piton de Partage puis le Nez coupé de Sainte-Rose, rapporte Thomas Staudacher, directeur de l'observatoire volcanologique, "nous sommes tombés sur des fissures énormes et fraîches recoupant le sentier [ndlr: le sentier dit de la Cage aux Lions, qui relie le Pas de Bellecombe à Bois-Blanc, sur la RN 2, réputé très difficile]". Nul doute pour lui : il s'agit là des indices d'une zone fracturée tout récemment située sur l'axe Piton Kapor - éruption hors enclos présumée. Ils continuent de longer le rempart mais, avec l'avancée de l'après-midi, s'arrêteront vers 1650 mètres d'altitude, alors que les bancs de nuages ne leur permettent qu'une visibilité très inégale: "Nous avons vu des fumées qui ne sont pas typiques de nuages ou de brouillard", indique simplement encore Thomas Staudacher, naturellement enclin à la prudence, en l'absence de données plus précises. En raison de la topographie et de la végétation présente dans ce secteur, il n'était de toute façon pas question de se lancer dans une reconnaissance hors-piste.

LE CIEL EMBRASÉ VERS LE NEZ COUPÉ DE SAINTE-ROSE

L'hélicopère de la gendarmerie ne décollera finalement pas, faute de l'éclaircie espérée. Des gendarmes à pied, de la brigade la Plaine-des-Cafres, renonceront eux aussi.
Mais les présomptions d'une éruption hors enclos, avec la tombée de la nuit, se renforcent: le gardien du gîte du volcan, Jacques Picard, toujours fidèle au poste, vient apporter une sobre confirmation : "En regardant du gîte vers le Nez coupé, le ciel est tout rouge", annonce-t-il vers 18h30. Un peu plus tard, Michel Vergoz, en route vers sa commune, nous indique alors qu'il franchit le pont de la rivière de l'Est : "Je vois des rougeurs dans les Hauts, rien de comparable avec ce que nous avions la semaine dernière quand les coulées du Kapor descendaient dans le Grand-Brûlé. Cette fois, on ne plaisante plus", lance le maire de Sainte-Rose, visiblement soucieux pour la première fois depuis bien des semaines, lui qui ne dissimulait pas son enthousiasme tant que les coulées se contentaient de menacer la route nationale 2.
On devrait y voir plus clair dès ce matin puisque des reconnaissances aériennes sont prévues, si la météo le permet. On en aura alors le cur net. A priori, cette sortie de lave en dehors de l'enclos n'est cependant pas réellement comparable aux éruptions de 1977 ou 1986 (lire par ailleurs) puisqu'elle intervient au cours d'une éruption qui dure depuis cinq mois déjà alors que les deux premières avaient surpris l'île tout entière en éclatant brusquement après un repos prolongé.
Au demeurant, le débit de l'éruption du Piton Kapor, dont l'épisode observé depuis hier semble être un simple prolongement hors de l'enclos, reste de loin très inférieur à celui des éruptions de 1977 et 1986.
Reste à savoir toutefois si le Piton de la Fournaise s'en tiendra là ou si d'autres épisodes - comme l'ouverture de nouvelles fissures plus en aval, à plus basse altitude, - risquent de se produire.


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