Le Journal de L'Ile de la Réunion    11 Mars 1998


Malgré l'absence de nouveaux signes d'activité impliquant un risque, il est toujours impossible d'accéder à l'éruption

Le volcan confisqué

La réouverture de l'enclos au public n'est sans doute pas pour demain. Les autorités civiles et militaires, qui ont largement survolé la zone de l'éruption depuis lundi après-midi, estiment que le public doit se contenter des points de vue du bord de l'enclos. Un avis qui n'est pas forcément partagé par tous.

L'interdiction de l'accès à l'enclos n'est pas chose nouvelle dans l'histoire du Piton de la Fournaise, comme en témoignent des réactions exprimées lors d'éruptions plus anciennes que l'on pourra lire par ailleurs. Mais les considérations officielles sur la sécurité des visiteurs resteront toujours en travers de la gorge des visiteurs frustrés. S'il est convenu, depuis l'entrée en vigueur du plan de secours spécialisé "Eruptions volcaniques", en 1992, de fermer l'enclos au public lorsqu'une éruption est imminente (alerte 1) ou se déclenche (alerte 2), le rétablissement de l'accès est en général envisagé dès que l'éruption est "stabilisée". En d'autres termes, en l'absence d'indices laissant présager de nouveaux développements de l'éruption, il n'est plus utile d'en écarter le public.
Vingt-quatre heures après le début de l'éruption de lundi, le bulletin de santé du Piton de la Fournaise faisait état hier d'une baisse du trémor (la vibration qui accompagne la sortie de la lave) même si de superbes fontaines de laves subsistent, et aucun séisme ne laisse présager une reprise d'activité sous une autre forme. Quelle raison peut alors expliquer la prolongation de l'interdiction de l'accès à
l'enclos ?
Le service communication de la préfecture, interrogé par le Journal de l'île hier en fin d'après-midi, n'a pas été en mesure d'apporter une réponse argumentée. Notre interlocuteur nous a simplement indiqué, en substance, que "la réouverture de l'enclos n'est pour l'instant pas envisagée et que la préfecture doit estimer que les conditions de sécurité ne sont pas réunies" avant de nous proposer de se renseigner, sans succès semble-t-il puisqu'il ne nous a pas rappelés.
Combien de temps le public sera-t-il encore maintenu dans l'expectative ? Certes, le spectacle des coulées contemplé depuis le Pas de Bellecombe ou le Piton de Partage demeure toujours aussi magique et nombreux sont les visiteurs à s'en régaler : certains d'entre eux, faute de forme physique ou de l'équipement nécessaire, n'ont pas l'intention de descendre dans l'enclos.
En revanche, de nombreux autres éprouvent un sentiment de frustration mêlée de colère non dissimulée en présence de ce qui ressemble fort à leurs yeux à une décision purement arbitraire et non pas à une mesure fondée sur l'existence d'un risque. Evidemment, ceux qui n'y ont jamais goûté n'ont sans doute jamais ressenti l'émotion qu'il y a à sentir le souffle chaud du volcan ou frémir sous les caresses torrides des coulées.

UNE PROMENADE

Réglementer la circulation sur la route forestière du volcan, il faut bien en passer par là pour éviter la paralysie, admettent tout de même des observateurs familiers du volcan. Interdire la descente dans l'enclos quand aucun danger manifeste n'existe, non. "Que l'administration n'ait aucune envie de se retrouver avec plusieurs milliers de spectateurs sur le site de l'éruption, on peut l'imaginer. A elle de limiter les risques à un niveau acceptable en fixant les conditions d'accès". Un professionnel de la randonnée en moyenne montagne avoue d'ailleurs son désarroi: en dépit des milliers de visiteurs qui se sont pressés durant la longue éruption d'août 1985, on n'a déploré aucun incident particulier. Or, l'éruption actuelle se situe à quelques dizaines de mètres près au même endroit ! Pour guider les visiteurs, il serait très facile de rétablir le balisage mis en place à l'époque, simplement recouvert de peinture marron, pour éviter toute ambiguïté, une fois l'éruption de 85 terminée. La trace est dans l'ensemble correcte, les quelques passages dans des coulées en gratons, soigneusement nivelés par les visiteurs passés, ne présentent aucune difficulté. Cette promenade, accessible en 1h15 environ (aller simple) pour toute personne normalement constituée, s'effectue en faux plat, hormis la descente et la remontée du rempart de Bellecombe.
On peut imaginer, comme le préconisait Jacques Lougnon, une sorte de contrôle des équipements (!), pour éviter de laisser partir des marcheurs mal chaussés, sans eau, ou accompagnés d'enfants en trop bas âge par exemple. Des cordes, comme cela s'est pratiqué lors de cette même éruption de 1985, pourraient délimiter un périmètre de sécurité raisonnable face à l'éruption
Pour l'instant donc, il n'est question de rien de tout cela et cette attitude de l'administration est fondée à déconcerter tous ceux qui possèdent une longue pratique du Piton de la Fournaise et des volcans en général. "Administration timorée" est l'une des expressions les plus aimables qui revient dans leur bouche. "Le volcan, c'est leur joujou", notent-ils finement en glosant sur le déploiement d'énergie et l'enthousiasme juvénile observés chez certains de ceux chargés de gérer cet épisode éruptif somme toute assez banal s'il n'avait été précédé d'une si longue période de repos du volcan.
Et ils ne décolèrent pas à la vue du Fennec qui véhicule depuis lundi dans le ciel du volcan autorités civiles et militaires, sans parler de la dizaine de boucles effectuées hier matin par un Transall au-dessus de l'éruption, narguant les simples piétons scrutant les fontaines de lave depuis le bord de l'enclos. Dans quel but au fait ? Les médias pouvaient s'attendre, au terme de ces multiples "reconnaissances", à ce qu'une carte des coulées - même approximative - soit dressée pour leur être remise. Or, selon les propres termes du chargé de communication de la préfecture, il n'y avait "rien de nouveau" hier pour justifier la tenue d'une conférence de presse comme il en était encore question la veille. On l'avait bien entendu comme cela
François Martel-Asselin

* Célébration au gîte
Le petit Florent, fils d'un employé de l'équipe de Jacques Picard, gardien du gîte du volcan, a eu le plus beau cadeau d'anniversaire qui soit : il a fêté ses deux ans en regardant l'éruption lundi 9 mars !



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