PAS 36 CHEMINS
Commence alors une véritable ruée vers l'or pour des milliers d'automobilistes (5000 véhicules d'après les gendarmes), direction Bourg-Murat par la RN3. Pour rallier la petite bourgade qui abrite (notamment) la Maison du volcan et l'Observatoire, les automobilistes en provenance de toute la côte Est (de Saint-Denis à Saint-Philippe) choisissent pour la plupart de passer par la Plaine-des-Palmiste, les autres, habitant la face Ouest (de Saint-Joseph au Port), préférant tout naturellement monter la route des plaines en passant par Le Tampon. Dans les deux cas, malgré une circulation plutôt dense, le début de la grosse galère ne commence qu'à hauteur de la "jonction" de Bourg-Murat, point de départ de la route forestière qui mène au Pas de Bellecombe. Comme son nom l'indique, ce n'est malheureusement "qu'une" route forestière, rapidement bloquée par de trafic trop dense.
LA GALÈRE D'ALINE ET SES COPINES
Parties du Tampon vers 9h après avoir renoncé à
faire le plein d'essence dans la seule station de la ville ouverte la nuit
(de mémoire de pompistes, on n'avait jamais vu une file d'attente
pareille), Aline et trois de ses copines mettent le cap sur le volcan avec
le secret espoir de contempler, elle aussi, les fontaines de lave promises.
Jusqu'à Bourg-Murat, R.A.S (un peu plus tard les autorités
décideront de fermer l'accès à la RF5). Pour Aline,
la galère commence tout près du but (quatre kilomètres
vol d'oiseau), à hauteur du Pas des Sables très précisément.
A ce niveau-là, vers 22 heures lundi soir, c'est déjà
du pare-chocs contre pare-chocs, mais ça roule. Après tout,
"il ne reste plus grand-chose" pense Aline. Rapidement pourtant, la situation
se dégrade. Aline va mettre 1 heure pour traverser la Plaine des
Sables, un véritable calvaire. Pour elle, c'est déjà
la fin du voyage. Excitées par la vision d'un ciel couleur rouge-orangé,
des centaines d'automobiliste abandonnent sur place leur voiture pour finir
les derniers kilomètres à pied, en se garant n'importe où
et dans tous les sens, bloquant complètement la route, donnant même
au site des allures de chaos. Devant l'ampleur des dégâts,
les autorités décident à 22h de fermer la montée
de la Route forestière qui mène au volcan, et cela dès
la sortie de Bourg-Murat. Mais pour beaucoup, pas question de rebrousser
chemin. Garer à la queue leu-leu sur le bas côté de
la route, sur environ deux kilomètres, les automobilistes vont attendre
sagement la réouverture de la RF5. Dans le sens des retours, un
flot continu de véhicule descend du volcan. Parmi eux, les automobilistes
qui ont eu la chance de voir le spectacle et tous ceux qui, comme Aline
ont préféré rebrousser chemin.
Dans le sens de la montée, dans le village même du Bourg-Murat,
on prend son mal en patience en attendant le top départ des autorités.
La nuit est fraîche mais parfaitement sèche, le ciel étoilé
donnant à tous les "bloqués" encore plus de regrets. Au barrage
du carrefour de la Grande-Ferme, à la sortie de Bourg-Murat, une
centaine d'automobilistes s'est regroupée pour questionner les gendarmes
sur l'heure de la réouverture. ceux qui redescendent vers leur voiture
renseignent les autres restés au chaud dans leur véhicule.
On parle de réouverture vers 3h, puis 7h. En fait, personne n'en
sait trop rien. Bizarrement l'ambiance est plutôt bonne, les gestes
et les mots d'énervement rares. La route rouvrira vers trois heures,
après qu'une majorité des premiers véhicules passés
soient redescendus, beaucoup devant être au travail pour huit heures
! Une réouverture logique, le parking étant presque vide
vers 3 heures du matin. Un peu pris de vitesse par la tournure des événements,
les autorités ont dû à la fois gérer et improviser
en fonction des événements et des "flots". Hier soir, pour
la seconde nuit, la préfecture avait prévu un plan de circulation
beaucoup plus carré, censé éviter les débordements
de la veille.
NUIT DE GALA
Dans les ténèbres, le Piton de la Fournaise en éruption dévoile son grand numéro. Les stars savent se faire attendre avant de se révéler sous les projecteurs. La Fournaise conviait ses fans pour une représentation de gala. Ce fut une soirée d'anthologie. Il faut dire que la mise en scène était parfaite : un ciel vierge de tout nuage et une tribune exceptionnelle pour les spectacteurs : le Piton de Partage. Il ne restait plus qu'à attendre que l'obscurité offre sa pleine mesure aux chorégraphies de la lave. Paré de sa robe de feu, sous le crépitement des fontaines de lave, le fleuve en fusion dévalait les flancs du volcan comme d'autres grimpent les marches du Palais des Festivals de Cannes. Il fallait y être. Au milieu de la nuit, une cinquantaine d'inconditionnels bardés d'appareils-photo avaient retenu leur place sur l'avant-poste idéal du Piton de Partage. Sur ce promontoire, le spectacteur, confortablement calé dans l'herbe, a la garantie d'une vision en cinémascope : en contrebas, les deux bouches de la Fournaise expulsent leurs flots de lave à des dizaines de mètres de haut, et dans la nuit, on voit très distinctement les rubans rouges des torrents de lave se précipitant sur la pente. La beauté majestueuse de l'éruption s'accompagne du grondement lointain de la terre en colère. Les flemmards, qui se sont arrêtés un kilomètre plus tôt au Pas de Bellecombe, n'ont vu qu'une modeste bande-annonce.
PANORAMA IDÉAL AU PITON DE PARTAGE
Au Piton de Partage, c'est incomparable. Pour la première nocturne du volcan, les places sont chères sur les 50 mètres surplombant le torrent de lave. Tout le monde trimballe son matériel photographique et discute ferme sur le meilleur carré d'herbe ou planter son appareil. «Ici, l'angle est extra, je ne bouge plus», assure un spécialiste. Les nouveaux arrivants s'extasient. «Super, la vue est carrément démentielle. Pour un baptême du feu, je suis servi». Une sexagénaire pays avoue avec une pointe de jalousie : «Ils ont de la veine les touristes, moi j'attendais de voir ça depuis des années». Un groupe de bidasses débarque en ironisant : «Ouf, la lave coule encore, un peu plus et nous arrivions trop tard». La majorité des spectateurs, touristes et métropolitains, ne cache pas son émotion en admirant les entrelacs rougeoyants de la lave dans l'obscurité : «On ne voit pas ça tous les jours !».
FRÉNÉSIE PHOTOGRAPHIQUE
Une fois la première émotion passée, les spectateurs
empoignent l'appareil photo ou le camescope pour faire le plein de souvenirs.
Progressivement, les chasseurs d'images choisissent leur emplacement au
sommet ou légèrement en contrebas de la butte : celle-ci
ressemble désormais à un gradin. Le déballage de matériel
photo est impressionnant : des dizaines de pieds sont plantés ça
et là, et autant de zooms à rallonge se braquent dans la
même direction. Debout, accroupi, calé sur un genou : chacun
s'arrange à trouver la posture idéale pour viser longuement
le volcan à travers son objectif. Le cliquetis des déclencheurs
photographiques est presque continu. De temps en temps, un éclair
incongru déchire l'obscurité. L'assistance se retourne en
pouffant de rire : un couple de touristes normands «shoote»
imperturbablement avec les moyens du bord, un appareil jetable muni d'un
flash. Les allées et venues sont incessantes pour immortaliser l'éruption
: dans la pénombre, les silhouettes tâtonnent et slaloment
entre les thermos, les sacs à dos et les groupes accroupis.
La quête d'images ne dure qu'un temps. Au bout d'une heure, un
jeune repose son boîtier en soufflant : Je crois que j'ai mon compte.
Avec deux pellicules 24 poses, j'ai tout mis dans la boîte : les
fontaines de lave, les torrents, gros plan, vue large. J'ai essayé
plusieurs vitesses d'obturation : il y aura bien une dizaines de photos
correctes». Vers quatre heures du matin, le mitraillage photographique
marque un peu le pas. «On aura tous les mêmes photos. Mieux
vaut attendre le petit jour», lâche un averti en rangeant son
artillerie. L'ambiance est décontractée : d'un groupe à
l'autre, on s'échange les impressions sur le paysage. «C'est
féerique en pleine nuit. On se croirait suspendu au-dessus de l'Enfer.
Mais sans repères visuels, impossible d'évaluer la distance
: on pense être à quelques centaines de mètres d'une
coulée grosse comme une rivière». En fait, le Piton
de la Fournaise est beaucoup plus loin, et la vue plongeante fausse la
perspective.
Dans un coin, une famille, paire de jumelles à la main, commente
la découverte d'une sihouette au bord d'un cratère : «Mon
dieu, chéri, le geyser de lave l'a recouvert. Je ne le vois plus...
Ah, non, il est passé sur l'autre versant».
A côté, une bande de copains, emmitouflés dans
des couvertures, plaisantent : «J'aimerais bien bronzer à
côté de lui plutôt que de geler ici. Demain, je parie
sur une épidémie de rhume». Le froid devient mordant
pour les corps immobiles. On se réchauffe comme on peut. Ici, un
monsieur méthodique déploie sa couverture de survie en aluminium,
d'autres se promènent enroulés dans de vieilles descentes
de lits trouées. Les plus démunis se contentent d'une cigarette.
En attendant l'aube, plusieurs personnes somnolent, allongées contre
le talus. D'autres essaient de se réchauffer en marchant en rond.
Enfin, le jour pointe : le paysage de l'enclos se révèle
peu à peu dans le ciel orangé, rose puis bleu de l'aube.
Au fur et à mesure, les appareils photos sortent de leur torpeur
puis retrouvent leur avidité. Une adolescente en veine de poésie
confie :»Avec ce ciel limpide, la lave qui coule et l'Océan,
en contrebas, on se croirait au commencement du monde.»
Vers six heures, le soleil commence à chauffer et chacun rassemble
son barda pour redescendre. Epuisé mais heureux d'avoir assisté
à une nuit enchanteresse. On n'oublie pas de sitôt une nuit
au chevet du volcan.