Le Journal de L'Ile de la Réunion    11 Mars 1998


Les riverains de Piton Idel et de la Grande Ferme, Plaine-des-Cafres, ne sont pas inquiets si ce n'est pour leurs têtes de bétail

L'éruption, une histoire tirée par les "cheveux"

Contrairement aux Gaulois, les habitants de la Plaine-des-Cafres et, singulièrement, les riverains de la route forestière ne craignent pas, par Toutatis, que le ciel leur tombe sur la tête. Les éleveurs, par contre, croisent les doigts pour que le volcan ne rejette pas les "cheveux de Pélé", une "fibre" indigeste, voire mortelle pour leurs vaches...

«On n'a pas peur !» Comme un seul homme, Jonathan, Aurélie, Tony et avec eux l'ensemble des élèves du cours élémentaire/cours moyen de l'école mixte de La Grande Ferme, 22 têtes blondes et brunes, ont levé le doigt et tourné la tête de gauche à droite, en signe de négation. Le volcan ? Pffeu! D'ailleurs, six d'entre ces capitaines courageux sont allés s'y frotter - de loin - lundi soir. Ils en ont ramené des images de jets de lave et de coulées ondulantes qui brûleront longtemps dans leurs yeux. Jonathan, qui n'a pas la langue dans sa poche, se souvient avoir vu un arbre, "presque dans l'Enclos", s'embraser. Pourtant à y réfléchir, ce volcan est bien intimidant. Aurélie, d'une toute petite voix, avoue : "Avant d'aller sur le volcan, j'avais un peu peur que la lave n'atterrisse sur la maison et nous tue tous. Mais quand je m'y suis rendue en décembre dernier, j'ai bien vu que la lave devait remplir le grand trou avant de déborder". Tony a tout d'un coup moins de certitude. "Maman m'a dit que le volcan peut partir n'importe où", glisse-t-il, la voix en suspens. Ça n'inquiète pas Jean-Noël, 27 ans.
Le jeune homme vaque à ses occupations en bordure de la route forestière où il vit avec sa famille, dans une petite "datcha" en bois, non loin du Piton Idel. Jean-Noël est du pays et il a déjà vu "la moitié des éruptions" du volcan, alors, forcément il est un peu blasé. "Pour les gens qui habitent ici, une éruption est un phénomène courant. On y porte attention mais nous ne manifestons pas vraiment d'étonnement. Je suppose que c'est un peu comme les pêcheurs lorsqu'ils voient une baleine !", expliquait hier Jean-Noël Payet. Nicolas, son fils, était à peine né en 1992 lorsque le volcan s'est agité dans son sommeil alors il l'a emmené en voiture, lundi soir, voir le géant courroucé éructer de grandes flammes rouges. La balade ne fut pas de tout repos.

"UN PEU DE RESPECT !"

Partis à 22h, le père et le fils ne sont rentrés chez eux qu'à 4h30, après n'avoir regardé le "son et lumière" volcanique qu'une petite quinzaine de minutes. Mais le meilleur, c'était encore en rentrant. "La route est à tout le monde mais je voudrais que les gens témoignent un peu de respect à ceux qui vivent ici. Ce n'est pas parce qu'ils sont heureux d'avoir vu le volcan qu'ils doivent klaxonner tout du long de la route depuis Bourg-Murat et crier. Je suis content quand je descends en ville, je ne rameute pas tout le monde pour autant.
C'est la première fois que je vois autant de véhicules et pourtant, je suis la troisième génération au moins à vivre ici !", regrette Jean-Noël, un peu excédé. Comme dit Renée Bègue de La Grande Ferme, largement plus âgée, autrefois, la route était "moins bien faite" et puis il y avait "moins de transport". Sans doute, mais Philippe, 37 ans, qui habite un virage plus bas sur la route forestière, a passé avant-hier une nuit d'enfer : "Je suis rentré chez moi vers minuit et quart et à partir de cet instant-là, j'ai compté plus de 200 voitures. Les gens criaient. je trouve que c'est pas honnête. Il n'y a pas besoin de crier comme cela. Nous, ici, sommes habitués à notre tranquillité. La nuit on n'entend que le bruit des animaux" Le silence des agneaux ? Philippe n'est pas vraiment terrorisé, du moins pour lui et sa famille. "Pour que la lave descende jusqu'ici, il faudrait qu'elle passe sous terre. Son sens naturel est de se diriger vers Sainte-Rose ou Saint-Philippe. Non, c'est surtout pour mes bêtes (17 vaches) que je m'inquiète".

"C'EST UNE AFFAIRE QUI RONGE L'ESTOMAC DES BÊTES"

Histoire, sans doute de ne pas provoquer le destin, Philippe évoque mezzo voce ce curieux mal. "Il y a cinq ans, lors de la dernière éruption, j'ai des voisins qui ont perdu plusieurs bêtes. En effet, le volcan avait libéré de la chevelure (Ndlr : ou cheveux de Pélé), ça ressemble à de la petite paille de fer. Avec le vent, cette chevelure se dépose sur les champs et il y a un risque que les vaches en avale. C'est une affaire qui ronge l'estomac. Les bêtes, c'est fragile. Déjà mes vaches ont sauté la clôture avant-hier soir. Peut-être sentaient-elles venir l'éruption?" Josette Picard, éleveuse à La Grande Ferme n'a pas eu peur du volcan depuis bien longtemps : "Quand j'étais petite, ma mère me disait que le volcan pouvait péter n'importe où.
Je ne le pense pas aujourd'hui mais je crains pour mes vaches qui peuvent avaler des cheveux de Pélé". Toujours à la Grande Ferme, un peu plus loin en allant vers Bourg-Murat, Félix Picard, 61 ans, et sa femme Alexina, qui est en train de nettoyer un parc à animaux, évoquent ce mal mystérieux qui aurait décimé un nombre indéterminé de têtes de bétail : "Ça nous tracasse, pour sûr, car le cheveu tue les bêtes. Cela n'a pas été le cas lors de la dernière éruption mais faut faire attention". Félix n'est pas seulement inquiet pour son bétail que son fiston a repris car il a fréquenté le volcan de très près et a réchappé de peu à une coulée de lave. "Lontan, je portais les vivres de Monsieur Ducrot, un expert du volcan. Je me souviens qu'avec mon beau-frère, qui était guide, nous sommes allés sur le volcan. Nous nous sommes approchés très près de la lave. Monsieur Ducrot, qui était occupé à examiner les roches, ne faisait pas du tout attention à nous. Il y a eu des projections et nous avons tout juste eu le temps de nous échapper !" Finalement, l'attentisme prime chez les riverains du volcan. Mariotte, 71 ans, lève la main au ciel. Comme elle dit : "C'est la volonté de Dieu s'il arrive quelque chose"



Suite