10 Mars 1998
Le volcan est entré en éruption hier après
cinq ans et demi de repos
Des fontaines de lave visibles du Pas de Bellecombe

Le Piton de la Fournaise est entré en éruption hier après-midi
peu après 15h05, près de cinq ans et demi après sa
dernière activité d'août 1992. La route qui mène
au volcan, fermée hier matin, a été rouverte hier
à 19 heures mais il n'est pas encore question de descendre dans
l'enclos.
Thomas Staudacher, directeur de l'observatoire, ne croyait pas si bien
dire lorsque dimanche soir, vers 22 heures, il nous confiait (notre édition
d'hier): "Cela peut partir relativement vite, comme cela peut se calmer
avant une prochaine crise". La première hypothèse était
donc la bonne. au terme d'une crise sismique longue et soutenue, des fissures
se sont ouvertes hier après-midi un peu en dessous du sommet du
volcan, sur son flanc nord, coupant aussitôt le sentier qui mène
à la Soufrière. En fait, après la préalerte
décrétée dimanche matin, la situation s'est précipitée.
A 23 heures, on dénombrait déjà trois cents séismes.
quelques heures plus tard, à 3h38 hier matin, la crise augmentait
fortement, avec plusieurs séismes par minute, dont certains de magnitude
2,5, indiquant une ascension du magma vers la surface, certainement plus
de 1.500 - le chiffre exact n'est pas encore connu. Cette activité
qualifiée d'"énorme" par Patrick Bachèlery, géologue
à l'observatoire et maître de conférence à l'université
de la Réunion, s'est poursuivie durant toute la matinée,
avec l'apparition d'un gonflement progressif notamment dans la zone de
la Soufrière.
LA LAVE JAILLIT À 50 MÈTRES DE HAUT
A partir de 14h05, d'autres signes de gonflement se manifestaient, indiquant
l'arrivée à proximité de la surface du magma. enfin,
un trémor sismique apparaissait à 15h05, témoin du
début de l'éruption. Le trémor, vibration continue
enregistrée par les sismomètres, correspond à l'écoulement
de la lave dans les fissures lorsqu'elle peut s'échapper à
l'air libre sans contrainte.
Après un très beau début de journée lundi,
le temps se couvrait malheureusement, plongeant le sommet des cratères
dans la purée de pois et gênant les observations. Les gendarmes
postés au Pas de Bellecombe rapportent cependant avoir ressenti
une violente secousse à 15h25 puis aperçu des lueurs. Les
premières tentatives de reconnaissance en hélicoptère
permettaient de localiser un système de fissures éruptives
en dessous du sommet, sur son flanc nord, entre le cratère Julien
de 1981 et le Puy Mi-Côte, donnant des fontaines de lave jaillissant
jusqu'à cinquante mètres de hauteur. Le sentier de la Soufrière
coupé, les coulées allaient en quelques heures à peine
progresser en direction du cratère Magne puis de la Plaine des Osmondes
(lire par ailleurs) tandis que la partie supérieure des fissures
devenait inactive.
Hier soir vers 22 heures, une activité soutenue se poursuivait.
Tandis qu'une partie du personnel de l'observatoire se trouvait encore
sur le terrain pour des mesures où des prélèvements
de lave, d'autres se préparaient à une nouvelle nuit de veille
au chevet des écrans de surveillance pour parer à toute éventualité.
1992-1998 : PRÈS DE SIX années sans éruption
Une des plus longues périodes
de repos connues du volcan
La période des années 1966-1972, généralement
considérée comme la plus longue phase de sommeil observée
au Piton de la Fournaise, détient-elle vraiment le titre ?
Les observateurs attentifs se souviennent peut-être: le 9 juin 1972,
lorsque le volcan se réveille, les Réunionnais assistent,
comblés, à une série d'éruptions qui se succèdent
jusqu'à la fin de l'année. Depuis six ans en effet, ils n'avaient
plus assisté au spectacle magique de la Fournaise. Or, un élément
donne à penser qu'une brève éruption - passée
inaperçue à l'époque - s'est peut-être produite
au cours de l'année 1970 ! Alain Gérente, cinéaste
et observateur éclairé du volcan, rapporte avoir distingué
en 1970, dans la région du Piton de Crac, lors d'un survol de l'enclos,
une zone surmontée de fumerolles témoignant d'une activité
toute récente. Reste qu'il s'agit d'une observation et non d'une
certitude. Toutefois, les phases de repos d'une durée supérieure
à cinq ans sont rares au Piton de la Fournaise, semble-t-il, du
moins depuis l'occupation de l'île par l'homme. L'absence de fiabilité
des données anciennes permet d'ailleurs de mettre en doute celles
décrites dans les chronologies publiées.. Que dire alors
de ces autres périodes de l'ordre de six années où
aucune activité n'est signalée, au siècle dernier
(1852-1858 et 1891-1897) ?
De nombreuses éruptions depuis l'occupation de l'île par
l'homme, peut-on penser, ont dû échapper à ses habitants
et aux chercheurs qui ont tenté d'en dresser la liste.
La compilation des données sur les éruptions par le minéralogiste
et père de la volcanologie française Alfred Lacroix (1863-1948),
complétée par Maurice Krafft, qui avait réuni dans
sa bibliothèque une documentation inégalée, laisse
apparaître par la force des choses trop de zones d'ombre.
Si la première des deux cents et quelques éruptions répertoriées
est mentionnée à une date indéterminée entre
1640 et 1649, tout laisse à penser que les premiers occupants de
l'île songaient davantage à se nourrir et à se mettre
à l'abri des intempéries plutôt qu'à partir
à la découverte de l'île et du "païs bruslé"
Statistiquement, la discrétion du Piton de la Fournaise entre 1966
et 1972 peut donc paraître suspecte. Mais en l'absence d'installations
de surveillance - jusqu'en 1979 - seules des observations visuelles permettaient
de s'assurer de la réalité d'une éruption.
La période 1992-1998 mérite donc déjà de
figurer dans les annales réunionnaises avant même d'être
analysée dans son contexte par les scientifiques !
Sous bonne surveillance
Il y a tout juste un siècle, l'ingénieur et volcanologue
Franck Perret en était réduit à mordre le cadre de
son lit métallique scellé dans le ciment pour détecter
les séismes qui ébranlaient le Vésuve. Depuis, les
observatoires volcanologiques possèdent beaucoup mieux
Les méthodes de surveillance des volcans sont basées sur
l'étude des phénomènes qui accompagnent les mouvements
internes ou la montée du magma. Une modification des conditions
d'équilibre interne engendre mise en contraintes et fissurations,
et donc des séismes, des déformations de l'édifice
du volcan, des variations du champ magnétique local, ainsi que des
perturbations des circulations de fluides et de gaz, qui constituent les
principaux paramètres enregistrables permettant un suivi continu
de l'activité du volcan.
SISMICITÉ
Les instabilités dans les chambres magmatiques d'un volcan font
varier les contraintes dans l'édifice et engendrent des secousses.
Ce type d'observation permet d'utiliser la sismologie comme une méthode
de prévision des éruptions volcaniques. A la Réunion,
depuis bientôt vingt ans, c'est l'augmentation de la sismicité
qui a permis de donner l'alerte puis de prévoir l'imminence des
éruptions et leur localisation, grâce à la mise en
place d'un observatoire volcanologique en 1979.
Les scientifiques suivent en temps réel, vingt-quatre heures
sur vingt-quatre, les soubresauts du Piton de la Fournaise. Les stations
sismiques (plusieurs dizaines) du réseau qui assure la couverture
du massif du volcan (du sommet jusque dans les bas) captent les secousses
ressenties et les transforment en signaux électroniques pour permettre
leur envoi par ondes radio vers l'observatoire situé au 27e kilomètre
à la Plaine-des-Cafres.
Là, des ordinateurs travaillant à l'aide d'un logiciel
spécialisé recoupent les informations reçues et déterminent
l'origine des séismes (foyer ou encore : hypocentre) en opérant
une triangulation, un peu comme à l'aide d'un radiogoniomètre
on peut repérer un émetteur radio.
Le perfectionnement du système de calcul permet aujourd'hui
de surveiller en direct une crise sismique annonciatrice de l'imminence
d'une éruption.
Les scientifiques peuvent suivre sur un écran d'ordinateur qui
affiche une coupe du volcan la progression du magma en pleine ascension
grâce aux centaines ou aux milliers de secousses provoquées
par la fracturation des roches.
Grâce à ce système, le contrôle d'une éventuelle
migration inattendue du magma au cours de sa montée depuis les profondeurs
devient possible.
Si au lieu de venir s'épancher directement en région
sommitale, le magma trouve une voie latérale plus propice dans une
zone plus basse de l'enclos (95% des éruptions) ou même hors
de l'enclos, comme en 1977 ou en 1986, le réseau de surveillance
permet aujourd'hui de détecter un tel changement de route.
DÉFORMATIONS
Pour se frayer un chemin, ouvrir des fissures, éjecter des bouchons
de lave des éruptions antérieures, la lave doit être
soumise à de fortes pressions. Celles-ci sont principalement créées
par l'injection de magma d'origine profonde dans les chambres et réservoirs
magmatiques.
Ces pressions déforment l'édifice, le "gonflent", le
fissurent, en déforment la géométrie. La surveillance
des déformations de surface fait aujourd'hui appel à des
techniques qui mettent en uvre géodimètres à laser,
systèmes GPS (Global Positionning System) et donc satellites ! Mais
vous verrez aussi toujours des topographes munis de leur mire sur le volcan
!
Un réseau d'inclinomètres transmet en permanence un ensemble
de mesures qui permettent de détecter les moindres soulèvements
du sol. Pour donner une image, ils pourraient «voir» se soulever
une règle longue d'un kilomètre sous une extrémité
de laquelle on aurait glissé une pièce de monnaie !
MAGNÉTISME
Lorsqu'un système volcanique entre en activité, les capteurs
enregistrent les variations de contraintes (chaleur) engendrées
par les mouvements de magma.
GAZ
Un magma est un bain de silicates fondus qui contient des gaz dissous.
Lors du transfert et du stockage magmatique, ces constituants sont proches
de l'équilibre. La remontée du magma et l'ouverture de fissures
entraînent une dépressurisation et un dégazage du magma.
L'analyse de la composition des fumerolles renseigne sur l'évolution
de l'état du volcan. A l'observatoire du Piton de la Fournaise,
des stations de surveillance s'intéressent plus particulièrement,
dans le cadre de la recherche, aux émanations de radon dont la détection
pourrait constituer un moyen de surveillance.
* Sources: Institut de physique du globe (IPG) & Patrick Bachèlery
(laboratoire des sciences de la Terre, Université de la Réunion).