10 Mars 1998
POUR QUELQUES TOURISTES PRIVILEGIES
"C'est tellement excitant !

Ils étaient moins d'une dizaine de touristes à avoir le privilège
de contempler l'éruption dans ses premières minutes de vie.
"C'est excitant", se sont-ils exclamés unanimement. Pas de peur,
mais un sentiment d'émerveillement et de pudeur en même temps,
conscients qu'ils étaient de l'énorme privilège qui
a été le leur.
Le volcan est entré en éruption à 15 heures 24 exactement.
"C'est sorti !", a lancé à ses clients impatients Jacques
Picard, le gardien du gîte, le GSM collé sur l'oreille, en
contact permanent avec l'observatoire. L'oreille tendue, chacun a pu percevoir
le souffle sourd et intermittant de l'éruption. Ils se sont alors
tous engouffrés dans leurs voitures de location pour aller jusqu'au
pas de Bellecombe distant de deux petits kilomètres. Déception
! On ne voyait rien, le Piton de la Fournaise était entièrement
sous les nuages. On entendait seulement beaucoup plus distinctement le
bruit de l'éruption que l'on pouvait alors situer à l'oreille
du côté de la Soufrière. Subjectif ? peut-être,
mais ils avaient l'impression de sentir cette odeur âcre de la lave
en fusion. Il leur faudra attendre une vingtaine de minutes pour voir enfin
le volcan se dégager progressivement.
"Regarder, cette masse de nuages bien blanche, qui perse au travers
du brouillard, c'est le panache", fait observer Francois Cartault, qui
poursuit: "à mon avis, ça se passe dans dans le Dolomieu".
"Peut-être même entre la Chapelle et le sommet", rajoute Jacques
Picard. Le bruit est impressionnant, il tient du soufle et du grondement,
mais pas de l'explosion. Un hélicoptère surgit de derrière
la masse nuageuse, qui semble venir de la direction du cratère Julien
de 1982. Il a vraisemblabement déposé les scientifiques et
les passionnés du CDDV ainsi que leur matériel. Le nuage-brouillard
s'étire et devient de plus en plus transparent.
Et, soudain, appuyés sur le garde-fou du Pas-de-Bellecombe,
les impatients s'écrient en pointant le bras dans la même
direction: "C'est là !". Une fontaine rougeoyante et fournie, au
loin, donne l'impression de s'étirer sur deux ou trois kilomètres
-pour ce qu'on en voit à travers la trouée des nuages- suivant
une trajectoire plein nord prenant naissance presqu'au pied du cratère
Julien pour se diriger vers un point médian situé entre le
Puy Mi-Côte et le Cratère Magne. Par endroits, on distingue
nettement deux fissures parallèles. Tout en amont de cette fontaine
continue, s'éleve sur plusieurs dizaines de mètres des fumerolles
blanchâtres très denses.
"La coulée de 72 (NDLR: celle du Cratère Magne) était
plus gigantesque", précise Jacques Picard qui, en observateur assidu
et averti de toutes les éruptions depuis plus d'un demi-siècle,
relativise l'importance de la présente coulée. Mais pour
les quelques touristes présents, c'est la plus belle qu'ils ne verront
jamais, même si le Piton de la Fournaise n'est resté découvert
à leurs yeux émerveillés que durant quelques minutes.
La fraîcheur est ensuite tombée. Un épais brouillard
s'est installé. L'éruption s'est cachée à la
vue mais son souffle bruyant et cette soi-disante odeur, persistante, ont
continué à les hypnotiser et ils sont restés jusqu'à
tard dans l'espoir d'entre-apercevoir encore fois le plus grandiose des
spectacles de la nature.
TÉMOIGNAGES
C'est sublime !
Sandrine Simon et Myriam Fliss sont de Nogent-sur-Seine. Elles sont arrivées
à la Réunion vendredi soir pour une dizaine de jours de vacances
et de grandes balades. Elle n'ont pas perdu de temps puisqu'elles ont déjà
fait le Piton-des-Neiges et s'apprêtaient à gravir les pentes
du volcan.
Elles n'espéraient pas tant. "C'est sublime !", se sont-elles
exclamées. On va voir une coulée de près. La Réunion
elles ont beaucoup lu sur son histoire, sur sa géographie et savent
que son volcan n'est pas dangereux. Aussi, elles espèrent bien,
ainsi qu'elles l'ont entendu dire, que dans les jours qui viennent, lorsqu'elles
auront jugé que la coulée s'est stabilisée, les autorités
laisseront les visiteurs s'en approcher. Quel inoubliable souvenir elles
emporteront de la Réunion. Déjà, la vue du cirque
de Cilaos depuis la Caverne Dufour, les avait époustoufflées.
Une idée toute différente
de la Réunion !
Olivier Vasiljevic et Cécile Duhau, sont parisiens. Ils sont en
vacances à la Réunion pour une quinzaine de jours. Ils ont
déjà vu l'Etna, qui fumait, mais ils ne pensaient pas avoir
le privilège de voir un jour un volcan en pleine activité.
"On nous a parlé de cyclone, de soleil On a eu beaucoup de pluie
mais avec le volcan, c'est une idée toute différente de la
Réunion que nous allons emporter.
Je suis émerveillé. Ma compagne aussi, avec cette nuance
que la majesté de l'évènement lui confère un
certain sentiment de crainte qu'elle sait tout-à-fait injustifié
car nous savons que le volcan de la Réunion n'est pas du type explosif".
Bénis par la fortune des Dieux !
Philippe Fouillen et Cécile Lelièvre sont bretons. Ils sont
venus pour une semaine. Ils sont arrivés au gîte sur le coup
de 16 heures 30. L'éruption avait déjà eu lieu. Il
l'ont appris par le gardien qui est allé les chercher avec son 4x4
au premier barrage de gendarmerie la Plaine-des-Cafres, car ils avaient
réservé et Jacques Picard se doutait bien qu'on ne les laisserait
pas passer. C'est lui qui leur a appris que le volann avait "pêté"
dans les minutes précédentes. Un sentiment d'être bénis
par la fortune des Dieux les a alors envahis, d'autant plus qu'ils se sont
rendus compte qu'ils étaient les seuls à passer sans problème
les quatre barrages successifs des forces de l'ordre. Jacques Picard, quel
passeport ! La Réunion, quel pays accueillant ! Si familier et si
surprenant à la fois.
Une si longue attente
Quatre heures et demie hier matin. "Depuis hier soir (ndlr: samedi soir),
j'entends des grondements, les chiens aboient. Maintenant, les secousses
se rapprochent, tous les quarts d'heure. Je sens le gîte trembler".
Jacques Picard vient de se lever, réveillé en sursaut, et
manifeste une inquiétude comme on ne lui en a jamais connue. Gardien
du gîte du Pas de Bellecombe depuis plus de trois décennies,
il en pourtant vu d'autres. Mais là, la situation le dépasse
et il se tourne vers les scientifiques en quête d'une confirmation.
L'équipe restée en place pour la nuit a déjà
rappelé Thomas Staudacher au vu du développement de la crise.
Le directeur de l'observatoire, après une journée de dimanche
agitée conclue vers 22 h, n'aura pas bénéficié
d'un long répit. Une cafetière, des verres encore tièdes,
un paquet de biscuits, des miettes de chips orphelines dans une assiette
en carton témoignent de la fébrilité qui règne
dans la salle de contrôle. Patrick Bachèlery, précédent
responsable de l'observatoire et maître de conférence à
l'Université de la Réunion, peut lever le camp.
Les imprimantes crachent les données transmises toutes les quelques
minutes par les stations du réseau de surveillance réparties
sur le massif du volcan. Chaque séisme déclenche les enregistreurs,
ponctué par une lancinante alarme sonore. Au vu de la situation,
la préfecture prend la décision de décréter
l'alerte numéro un. Deux membres de l'observatoire prennent la route
du Pas de Bellecombe. La gendarmerie commence à déployer
ses hommes pour interdire l'accès à l'enclos et même
la route depuis Bourg-Murat.
LES TOURISTES REFOULÉS
A 6h30, les premiers touristes déçus se voient refoulés
au départ de la route qui prend sur le côté de la Maison
du volcan. Métropolitains en vacances, ils ne pourront même
pas se consoler en passant le temps au muséum de la Fournaise, fermé
tous les lundis comme chacun le sait ! Ils rongeront leur frein en lisant
le Journal de l'île acheté à la boutique d'en face;
"Préalerte au volcan" iniquait le gros titre de la une. Les événements
se sont bien précipités entre-temps !
Attablés devant leurs écrans, les scientifiques se livrent
à un tri réfléchi dans le déluge d'informations
qui envahit les mémoires des ordinateurs. Le suivi de l'évolution
de la crise passe par un dépouillement des données en continu
à condition que le téléphone cesse de sonner. La préfecture
s'enquiert de la situation, les médias semblent redécouvrir
soudainement l'existence du Piton de la Fournaise après bientôt
cinq ans et demi de désintérêt.
Philippe Kowalski, responsable technique de l'observatoire, rentre
d'un vol de reconnaissance à bord de l'hélicoptère
de l'armée de l'air - l'Alouette III de la gendarmerie étant
indisponible - en compagnie notamment du préfet Robert Pommiès
: "C'est très beau, comme d'habitude !", lance-t-il mais pas une
fumerolle, aucun indice visuel d'une activité imminente.
Il est 8h15. Depuis hier matin, on dénombre déjà
plus de 700 séismes et la crise s'accélère. Le gonflement
détecté dès dimanche midi se confirme sous le flanc
est. Alain Gérente, cinéaste et observateur de longue date
du PIton de la Fournaise, vient d'installer son camp de base au Pas de
Bellecombe et appelle l'observatoire. Il a peut-être trouvé
l'origine des grondements signalés par Jacques Picard : des éboulements
inexpliqués se produisent au bord de la plaine des Sables vers le
fond de la rivière de l'Est, dégageant des tourbillons de
poussière.
Une deuxième journée d'attente commence. Dans l'après-midi,
une détonation fait trembler les vitres du gîte. A 15h30,
la sismicité indique la montée du magma Le dénouement
est proche.