A LA DÉCOUVERTE DE L'ILE
Méfiants sans doute, pas trop fiers, on les imagine le lendemain
de leur débarquement s'aventurant à l'intérieur des
terres. De loin, l'île est belle. Avec toute cette verdure et ces
cascades que l'on aperçoit. En ce mois de janvier 1647, c'est l'été
sous les tropiques. Une saison chaude et humide. Dans l'est du département,
du côté de Sainte-Suzanne, ce qui s'appellera plus tard Quartier-Français,
la végétation est luxuriante. A peine attaquent-ils les premiers
contreforts, les premières hauteurs que les arbres immenses et un
fouillis de verdure dense ralentissent leur progression. Et puis dans le
lointain, plus vers le sud, ils ont bien remarqué hier soir cette
grande lueur qui illuminait la nuit. De quoi inquiéter le plus courageux
des aventuriers. Pourtant, au fil des jours, des mois et des années,
ils vont sillonner l'île d'est en ouest et du nord au sud. Un véritable
inventaire avant la lettre et leurs précieuses remarques permettront
d'ailleurs à leur retour, car ils reviendront à Fort-Dauphin
trois ans plus tard, d'établir une carte de l'île. Mais alors
? Comment toute cette végétation est arrivée sur l'île
et comment a-t-elle pu se développer avec une telle vigueur et tant
de qualité ? Car nos douze explorateurs ont bien insisté.
Une végétation luxuriante, mais point d'épines
ou de lianes envahissantes. Point de moustiques non plus, pas plus que
de rats, souris ou autre vermine... L'île de la Réunion semble
bien à cette époque être un véritable Eden,
un paradis. C'était bien avant l'installation définitive
de l'homme. Nous le verrons aujourd'hui déjà et dans les
chapitres à venir, si l'homme a su souvent mettre en valeur et tirer
profit de cette nature généreuse, il n'a pas toujours eu
la main heureuse. Il s'est involontairement ingénier à détruire
ce que la nature avait mis des siècles à faire pousser harmonieusement.
UNE TERRE VIERGE
L'île de la Réunion a ceci d'exceptionnel pour l'étude de la végétation, c'est que c'est une "vraie île', une "true island", disent les Anglais. Entendez par là, qu'elle n'a jamais été reliée un jour à un continent. Madagascar, par exemple est un morceau du continent africain. D'autres îles sont des montagnes qui se retrouvent isolées par un lac qui s'est créée autour. A la Réunion, comme d'autres îles océaniques, on est certain que tout ce qui a poussé est venu de l'extérieur. Des données très intéressantes pour les chercheurs, puisqu'ils peuvent ainsi faire des comparaisons sur l'évolution des plantes.
FLASH-BACK
Allez revenons en arrière. Nous sommes il y a 3 millions d'années.
Le volcan, futur Piton des Neiges, crache encore sa lave incandescente.
Mais déjà, sur le littoral, la roche a largement eu le temps
de refroidir, battue par les flots déchaînés qui se
heurtent à cette nouvelle terre. Doucement, le décor se met
en place. La terre est là et même si c'est une roche basaltique
et avant que l'érosion n'ait fait son oeuvre, elle est fertile.
Les micro cavités et la structure poreuse même de la roche
entretiennent une humidité permanente et regorgent de micro-sédiments.
Elles sont autant de réceptacles où les graines vont pouvoir
s'installer, se développer et multiplier.
Alors, alors, elles viennent d'où ces graines?
Et comment viennent-elles? Nous y voilà. Il aura fallu beaucoup
moins de temps pour végétaliser ce sol volcanique, que pour
le faire sortir du fond de l'océan. Si l'on parle de millions d'années
en géologie, on ne parle que de dizaines ou centaines d'années
pour la végétalisation.
C'est tout simplement le vent, les courants aériens qui ont
déposé les premières graines sur le sol réunionnais.
C'est lui le premier et le principal vecteur de colonisation avant la voie
maritime et l'homme. Sans entrer dans des détails climatologiques
compliqués, il suffit d'imaginer les semences prises dans les courants
et qui vont tout simplement traverser l'océan jusqu' à la
Réunion. Un peu simpliste peut être, mais c'est bien comme
cela que les choses ont commencé.
Une fois installée sur la terre ferme, ces graines n'ont demandé
qu'à germer. Alors petit à petit le sol s'est couvert de
mousses, de lichens et champignons, bientôt de fougères et
d'une petite végétation.
On considère aujourd'hui qu'il y a eu plusieurs sources de colonisation
végétale. L'île Maurice d'abord, c'est la plus proche
et déjà plus âgée. Madagascar ensuite et l'Afrique
du Sud-Est, plus éloignée mais beaucoup plus vaste et donc
plus riche en matières premières, l'indo-pacifique, le Sud-Est
asiatique. Plus de 70% des genres proviennent de Madagascar et du continent
africain.
Ce sont bien sûr les cyclones et "jet streams" qui ont été
les plus prolifiques. On le sait tous pour le vivre plus ou moins chaque
année. Dans le quart sud-ouest de l'océan Indien, les cyclones
se déplacent Ouest à sud-sud-ouest. Thérésien
Cadet l'explique parfaitement dans ses ouvrages sur la végétation
à La Réunion. Avec leur force d'arrachement considérable,
les cyclones peuvent entraîner à des milliers de kilomètres
les semences, même si elles ne sont pas adaptés au transport
aérien. On peut aussi envisager que des semences soulevées
par les vents réguliers et les cyclones, sont prises en charge par
les courants aériens de la haute atmosphère (les jet-streams)
et transportées depuis l'Afrique et Madagascar jusqu'au dessus des
Mascareignes. Sinon, comment expliquer que plus de 30% de l'ensemble des
genres existent aussi à Madagascar et en Afrique.
Facile alors d'imaginer la suite des événements. Personne, outre les éléments naturels, n'est venu troubler l'épanouissement de cette nature. Très vite, les mousses et lichens ont dû partager le sol avec de petits arbustes de 10 à 15 cm qui, au fil des siècles, ont atteint le mètre de diamètre.
VENUS DES AIRS, LES OISEAUX
Il aura fallu quand même attendre le début et l'installation
d'un écosystème forestier conséquent pour que l'île
accueille les premiers oiseaux. Normal, il faut bien bien que ces volatiles
trouvent des arbres, de la végétation, enfin un prétexte
pour faire escale. Ces ainsi que plus tard, les premiers oiseaux migrateurs,
venus d'Europe, du Nord de l'Asie, voire de Sibérie et du Groenland,
après un relais en Afrique ou dans le sud de l'Asie, découvrent
cette nouvelle terre. Comme ils fréquentent les rivages, les bords
des lacs, étangs ou cours d'eau, ils emportent collés à
leurs plumes ou dans la boue fixée à leurs pattes des semences
de plantes aquatiques. C'est probablement par ce moyen que sont arrivées
certaines espèces palustres. Les oiseaux terrestres à leur
tour vont, même s'ils viennent de moins loin (Maurice, Madagascar
et l'Afrique) apporter à leur tour leur contribution à la
végétalisation de l'île. Ces oiseaux seront d'ailleurs
parmi les premiers animaux à mettre le pied sur l'île. Les
douze exilés s'en émerveilleront d'ailleurs dans les récits
qu'ils feront de leur séjour. L'île au XVIIe siècle
fourmille de tortues de terre et mer, de cochons, de pigeons, tourterelles
et perroquets. Alors pour certaines de ces espèces leur installation
sur l'île est naturelle, mais pour beaucoup d'autres et nos le verrons
dans les chapitres suivants, c'est l'homme qui à chaque fois déposait
en passant chèvres, cabris ou cochons...
Mais pour parler de la première forme de vie sur l'île,
bien avant l'arrivée des oiseaux ou des lézards, c'est sans
doute une toute petite chose appelée araignée qui aurait
bien pu mettre le pied sur l'île. Bien entendu on n'en a aucune preuve
concrète, mais les scientifiques ont remarqué qu'après
l'éruption du Krakatau dans les îles de la Sonde, l'araignée
avait été la première à se manifester. Il est
vrai et démontré que certaines espèces ont la faculté
de gonfler, un peu comme un air-bag- et de se laisser porter au gré
des courants aériens. mais c'est aussi par la mer que sont arrivées
de nombreuses espèces animales. " Il n'y a pas de crocodiles dans
les rivières et les étangs, raconteront les exilés,
mais ceux-ci fourmillent de poissons. Pendant trois ans nous nous sommes
nourris de poissons, de grosses tortues de mer et de terre, de gibier,
de fruits et de viande. Celle du cabri est savoureuse, mais nous mangions
plus facilement celle du cochons..."
Ainsi donc, en 1647, la Réunion, pardon Mascareigne, était
un véritable garde-manger de luxe à ciel ouvert. Une réserve
naturelle où tout ce qui vivait était en bonne santé.
Laissons encore parler les mutins de Fort-Dauphin. "Aucun d'entre nous
n'eut le moindre accès de fièvre, ni douleurs de dents ou
de tête et certains même qui furent amenés malades recouvrèrent
incontinent la santé"
APPORTES PAR LES HOMMES
Mais d'où venaient donc tous ces animaux et ces arbres fruitiers?
Là, plus question de miracle de la nature. Si l'on imagine facilement
quelques graines prenant le large depuis l'Afrique via les grands couloirs
aériens pour atterrir sur la bonne île de Mascareigne, le
scénario n'est guère imaginable, même pour le plus
petits des mammifères.
C'est l'homme eh oui c'est bien lui qui dans son grand désir
de vouloir reconstituer partout ce qu'il a vu ailleurs et surtout chez
lui, s'est cru obligé de déposer à chacun de ses passages,
sur cette terre quasiment vierge de l'océan Indien, chèvres,
cochons, cabris... ou autre espèce qui l'encombrait peut-être
aussi dans les cales des navires. Sans doute pour se pardonner à
lui même le massacre de "volailles" fraîches, que les hommes
de passage chassaient à coups de bâtons ou de pierres. Des
animaux si peu farouches de n'avoir jamais été chassé
et découvrant brutalement mais tardivement l'instinct chasseur de
l'être humain.
"En parcourant l'intérieur" raconte l'Anglais James Casleton
qui fit escale en 1613, nos gens ont découvert un cours d'eau et
un étang couvert de canards et d'oies sauvages. Ils y pêchèrent
de grosses anguilles nullement farouches et, lorsqu'on les manquait, elles
allaient seulement deux ou trois mètres plus loin où on pouvait
les prendre tout à son aise".
Un récit qui rejoint celui d'un autre visieur, Vilem Bontekoe.
Non seulement l'île était une sorte de grande surface à
l'air libre, mais elle avait la réputation de venir à bout
de tous les maux... « Y étant ils commencèrent à
se rouler dans l'herbe et à dire: Nous sentons quelque soulagement
à nos maux...»
Alors, même si la nature fait bien les choses, l'homme depuis
son premier passage dans l'île a contribué à la fois
au développement des espèces tout en participant consciencieusement
leur destruction. Les hommes. On y arrive. Quand sont-ils venus pour la
première fois ?
LA SOIF DE CONQUETE
Car si la nature s'est chargée du plus gros et du plus long travail, l'homme, dans sa soif de découverte et sa volonté de conquête ne va pas laisser longtemps l'île dans son état original. Même si les petites îles des Mascareignes, Rodrigues, Maurice et la Réunion semblent perdues au milieu de cet océan gigantesque, l'homme va finir parles découvrir une par une. Il faut dire et là encore la main de la nature n'est pas loin, les courants marins et les vents y sont pour quelque chose. La semaine prochaine nous ferons le point sur la ou les découvertes de l'île par les hommes. Comment, venus d'Europe, d'Afrique les premiers marins ont vu pour la première fois l'île de la Réunion. Aujourd'hui encore d'ailleurs ce ne sont pas les versions qui manquent et nous essaieront de faire le point sur le sujet. L'aventure continue et ce troisième épisode de l' histoire de la Réunion sera un nouveau rendez-vous à ne pas manquer.