Le Journal de L'Ile de la Réunion    8 Mars 1998 
De la lave brûlante à la forêt
lithographie

Bien. L'île est née. Elle est là, plantée entre Madagascar et l'île Maurice. Elle fait figure de petite dernière, à côté de ce gros morceau de continent qui a décidé de quitter l'immensité africaine et de sa petite voisine à peine plus âgée de 2 millions d'années. Des aînées qui, vous vous en douter, vont jouer un rôle important dans la suite des événements. Car bien avant d'en arriver au peuplement de l'île, il y a eu d'abord la végétation et une faune. Alors il faut bien se poser la question. Qu'est qui a bien pu pousser en premier sur cette terre aride et basaltique et quel est le premier être vivant a avoir mis le pied sur l'île.
Là encore, il faut faire un petit effort d'imagination. Voyage... Fin 1646, début 1647. Les douze mutins de Fort Dauphin à Madagascar, exilés par le gouverneur de Pronis sur l'île de Mascareigne, future île Bourbon devenue île de la Réunion en 1793, sont loin de se douter ce qui les guettent lorsqu'ils débarquent fatigués par le voyage et les mauvais traitements et angoissés par leur exil. Certes ils connaissent Madagascar et ses richesses naturelles, mais là? Qu'est ce qui les attend sur cette île déserte. Qu'est-ce qui se cache derrière cette verdure luxuriante? Les douze hommes, s'ils ont osé braver l'autorité excessive d'un gouverneur abusif, commencent à s'interroger. Ne vont-ils pas finir leurs jours perdus dans l'océan Indien? Ne va-t-on pas les oublier et de quoi vont-ils vivre? Certes, ils ont ont avec eux des vivres, quelques barriques d'eau, des armes, des outils... Enfin c'était cela ou les geôles de France après des semaines et des semaines passées au fond de la cale du navire.

A LA DÉCOUVERTE DE L'ILE

Méfiants sans doute, pas trop fiers, on les imagine le lendemain de leur débarquement s'aventurant à l'intérieur des terres. De loin, l'île est belle. Avec toute cette verdure et ces cascades que l'on aperçoit. En ce mois de janvier 1647, c'est l'été sous les tropiques. Une saison chaude et humide. Dans l'est du département, du côté de Sainte-Suzanne, ce qui s'appellera plus tard Quartier-Français, la végétation est luxuriante. A peine attaquent-ils les premiers contreforts, les premières hauteurs que les arbres immenses et un fouillis de verdure dense ralentissent leur progression. Et puis dans le lointain, plus vers le sud, ils ont bien remarqué hier soir cette grande lueur qui illuminait la nuit. De quoi inquiéter le plus courageux des aventuriers. Pourtant, au fil des jours, des mois et des années, ils vont sillonner l'île d'est en ouest et du nord au sud. Un véritable inventaire avant la lettre et leurs précieuses remarques permettront d'ailleurs à leur retour, car ils reviendront à Fort-Dauphin trois ans plus tard, d'établir une carte de l'île. Mais alors ? Comment toute cette végétation est arrivée sur l'île et comment a-t-elle pu se développer avec une telle vigueur et tant de qualité ? Car nos douze explorateurs ont bien insisté.
Une végétation luxuriante, mais point d'épines ou de lianes envahissantes. Point de moustiques non plus, pas plus que de rats, souris ou autre vermine... L'île de la Réunion semble bien à cette époque être un véritable Eden, un paradis. C'était bien avant l'installation définitive de l'homme. Nous le verrons aujourd'hui déjà et dans les chapitres à venir, si l'homme a su souvent mettre en valeur et tirer profit de cette nature généreuse, il n'a pas toujours eu la main heureuse. Il s'est involontairement ingénier à détruire ce que la nature avait mis des siècles à faire pousser harmonieusement.

UNE TERRE VIERGE

L'île de la Réunion a ceci d'exceptionnel pour l'étude de la végétation, c'est que c'est une "vraie île', une "true island", disent les Anglais. Entendez par là, qu'elle n'a jamais été reliée un jour à un continent. Madagascar, par exemple est un morceau du continent africain. D'autres îles sont des montagnes qui se retrouvent isolées par un lac qui s'est créée autour. A la Réunion, comme d'autres îles océaniques, on est certain que tout ce qui a poussé est venu de l'extérieur. Des données très intéressantes pour les chercheurs, puisqu'ils peuvent ainsi faire des comparaisons sur l'évolution des plantes.

FLASH-BACK

Allez revenons en arrière. Nous sommes il y a 3 millions d'années. Le volcan, futur Piton des Neiges, crache encore sa lave incandescente. Mais déjà, sur le littoral, la roche a largement eu le temps de refroidir, battue par les flots déchaînés qui se heurtent à cette nouvelle terre. Doucement, le décor se met en place. La terre est là et même si c'est une roche basaltique et avant que l'érosion n'ait fait son oeuvre, elle est fertile. Les micro cavités et la structure poreuse même de la roche entretiennent une humidité permanente et regorgent de micro-sédiments. Elles sont autant de réceptacles où les graines vont pouvoir s'installer, se développer et multiplier.
Alors, alors, elles viennent d'où ces graines?
Et comment viennent-elles? Nous y voilà. Il aura fallu beaucoup moins de temps pour végétaliser ce sol volcanique, que pour le faire sortir du fond de l'océan. Si l'on parle de millions d'années en géologie, on ne parle que de dizaines ou centaines d'années pour la végétalisation.
C'est tout simplement le vent, les courants aériens qui ont déposé les premières graines sur le sol réunionnais. C'est lui le premier et le principal vecteur de colonisation avant la voie maritime et l'homme. Sans entrer dans des détails climatologiques compliqués, il suffit d'imaginer les semences prises dans les courants et qui vont tout simplement traverser l'océan jusqu' à la Réunion. Un peu simpliste peut être, mais c'est bien comme cela que les choses ont commencé.
Une fois installée sur la terre ferme, ces graines n'ont demandé qu'à germer. Alors petit à petit le sol s'est couvert de mousses, de lichens et champignons, bientôt de fougères et d'une petite végétation.
On considère aujourd'hui qu'il y a eu plusieurs sources de colonisation végétale. L'île Maurice d'abord, c'est la plus proche et déjà plus âgée. Madagascar ensuite et l'Afrique du Sud-Est, plus éloignée mais beaucoup plus vaste et donc plus riche en matières premières, l'indo-pacifique, le Sud-Est asiatique. Plus de 70% des genres proviennent de Madagascar et du continent africain.
Ce sont bien sûr les cyclones et "jet streams" qui ont été les plus prolifiques. On le sait tous pour le vivre plus ou moins chaque année. Dans le quart sud-ouest de l'océan Indien, les cyclones se déplacent Ouest à sud-sud-ouest. Thérésien Cadet l'explique parfaitement dans ses ouvrages sur la végétation à La Réunion. Avec leur force d'arrachement considérable, les cyclones peuvent entraîner à des milliers de kilomètres les semences, même si elles ne sont pas adaptés au transport aérien. On peut aussi envisager que des semences soulevées par les vents réguliers et les cyclones, sont prises en charge par les courants aériens de la haute atmosphère (les jet-streams) et transportées depuis l'Afrique et Madagascar jusqu'au dessus des Mascareignes. Sinon, comment expliquer que plus de 30% de l'ensemble des genres existent aussi à Madagascar et en Afrique.

Facile alors d'imaginer la suite des événements. Personne, outre les éléments naturels, n'est venu troubler l'épanouissement de cette nature. Très vite, les mousses et lichens ont dû partager le sol avec de petits arbustes de 10 à 15 cm qui, au fil des siècles, ont atteint le mètre de diamètre.

VENUS DES AIRS, LES OISEAUX

Il aura fallu quand même attendre le début et l'installation d'un écosystème forestier conséquent pour que l'île accueille les premiers oiseaux. Normal, il faut bien bien que ces volatiles trouvent des arbres, de la végétation, enfin un prétexte pour faire escale. Ces ainsi que plus tard, les premiers oiseaux migrateurs, venus d'Europe, du Nord de l'Asie, voire de Sibérie et du Groenland, après un relais en Afrique ou dans le sud de l'Asie, découvrent cette nouvelle terre. Comme ils fréquentent les rivages, les bords des lacs, étangs ou cours d'eau, ils emportent collés à leurs plumes ou dans la boue fixée à leurs pattes des semences de plantes aquatiques. C'est probablement par ce moyen que sont arrivées certaines espèces palustres. Les oiseaux terrestres à leur tour vont, même s'ils viennent de moins loin (Maurice, Madagascar et l'Afrique) apporter à leur tour leur contribution à la végétalisation de l'île. Ces oiseaux seront d'ailleurs parmi les premiers animaux à mettre le pied sur l'île. Les douze exilés s'en émerveilleront d'ailleurs dans les récits qu'ils feront de leur séjour. L'île au XVIIe siècle fourmille de tortues de terre et mer, de cochons, de pigeons, tourterelles et perroquets. Alors pour certaines de ces espèces leur installation sur l'île est naturelle, mais pour beaucoup d'autres et nos le verrons dans les chapitres suivants, c'est l'homme qui à chaque fois déposait en passant chèvres, cabris ou cochons...
Mais pour parler de la première forme de vie sur l'île, bien avant l'arrivée des oiseaux ou des lézards, c'est sans doute une toute petite chose appelée araignée qui aurait bien pu mettre le pied sur l'île. Bien entendu on n'en a aucune preuve concrète, mais les scientifiques ont remarqué qu'après l'éruption du Krakatau dans les îles de la Sonde, l'araignée avait été la première à se manifester. Il est vrai et démontré que certaines espèces ont la faculté de gonfler, un peu comme un air-bag- et de se laisser porter au gré des courants aériens. mais c'est aussi par la mer que sont arrivées de nombreuses espèces animales. " Il n'y a pas de crocodiles dans les rivières et les étangs, raconteront les exilés, mais ceux-ci fourmillent de poissons. Pendant trois ans nous nous sommes nourris de poissons, de grosses tortues de mer et de terre, de gibier, de fruits et de viande. Celle du cabri est savoureuse, mais nous mangions plus facilement celle du cochons..."
Ainsi donc, en 1647, la Réunion, pardon Mascareigne, était un véritable garde-manger de luxe à ciel ouvert. Une réserve naturelle où tout ce qui vivait était en bonne santé. Laissons encore parler les mutins de Fort-Dauphin. "Aucun d'entre nous n'eut le moindre accès de fièvre, ni douleurs de dents ou de tête et certains même qui furent amenés malades recouvrèrent incontinent la santé"

APPORTES PAR LES HOMMES

Mais d'où venaient donc tous ces animaux et ces arbres fruitiers? Là, plus question de miracle de la nature. Si l'on imagine facilement quelques graines prenant le large depuis l'Afrique via les grands couloirs aériens pour atterrir sur la bonne île de Mascareigne, le scénario n'est guère imaginable, même pour le plus petits des mammifères.
C'est l'homme eh oui c'est bien lui qui dans son grand désir de vouloir reconstituer partout ce qu'il a vu ailleurs et surtout chez lui, s'est cru obligé de déposer à chacun de ses passages, sur cette terre quasiment vierge de l'océan Indien, chèvres, cochons, cabris... ou autre espèce qui l'encombrait peut-être aussi dans les cales des navires. Sans doute pour se pardonner à lui même le massacre de "volailles" fraîches, que les hommes de passage chassaient à coups de bâtons ou de pierres. Des animaux si peu farouches de n'avoir jamais été chassé et découvrant brutalement mais tardivement l'instinct chasseur de l'être humain.
"En parcourant l'intérieur" raconte l'Anglais James Casleton qui fit escale en 1613, nos gens ont découvert un cours d'eau et un étang couvert de canards et d'oies sauvages. Ils y pêchèrent de grosses anguilles nullement farouches et, lorsqu'on les manquait, elles allaient seulement deux ou trois mètres plus loin où on pouvait les prendre tout à son aise".
Un récit qui rejoint celui d'un autre visieur, Vilem Bontekoe. Non seulement l'île était une sorte de grande surface à l'air libre, mais elle avait la réputation de venir à bout de tous les maux... « Y étant ils commencèrent à se rouler dans l'herbe et à dire: Nous sentons quelque soulagement à nos maux...»
Alors, même si la nature fait bien les choses, l'homme depuis son premier passage dans l'île a contribué à la fois au développement des espèces tout en participant consciencieusement leur destruction. Les hommes. On y arrive. Quand sont-ils venus pour la première fois ?

LA SOIF DE CONQUETE

Car si la nature s'est chargée du plus gros et du plus long travail, l'homme, dans sa soif de découverte et sa volonté de conquête ne va pas laisser longtemps l'île dans son état original. Même si les petites îles des Mascareignes, Rodrigues, Maurice et la Réunion semblent perdues au milieu de cet océan gigantesque, l'homme va finir parles découvrir une par une. Il faut dire et là encore la main de la nature n'est pas loin, les courants marins et les vents y sont pour quelque chose. La semaine prochaine nous ferons le point sur la ou les découvertes de l'île par les hommes. Comment, venus d'Europe, d'Afrique les premiers marins ont vu pour la première fois l'île de la Réunion. Aujourd'hui encore d'ailleurs ce ne sont pas les versions qui manquent et nous essaieront de faire le point sur le sujet. L'aventure continue et ce troisième épisode de l' histoire de la Réunion sera un nouveau rendez-vous à ne pas manquer.



Suite