Le Journal de L'Ile de la Réunion6 Aout 1998


Au 150e jour de l'éruption, qui continue, la coulée s'est arrêtée à quelques pas de la Route nationale 2 toujours coupée à la circulation à la vierge au parasol

Le volcan fait une pause

Après une journée de mardi mouvementée au cours de laquelle la lave a avalé en quelques heures le peu de distance qui la séparait de la route, le flot torride a perdu de son ardeur à deux doigts de la chaussée. L'attente se poursuit.

Depuis mardi soir, 18h30, la route nationale 2 est entièrement coupée à la circulation à cause des coulées de lave qui le menacent directement. Elle le demeurera au moins jusqu'à vendredi matin date d'une réunion à l'issue de laquelle le sous-préfet de Saint-Benoît, Serge Morvan, décidera si un danger subsiste. Pour l'instant, la coulée de lave est venue effleurer la route nationale mais n'a pas encore atteint le bitume. Si elle s'est en apparence figée, elle reste toujours alimentée.
Au nord, la route a été coupée juste après le parking de la Vierge au Parasol. Au sud, la route est bloquée à environ 1,5 kilomètre de la coulée principale. Et ce, pour deux raisons. La première a pour but de permettre aux automobilistes de faire demi-tour. La seconde est due à la découverte d'une nouvelle coulée qui pourrait, selon le sous-préfet, menacer à son tour la route nationale dont elle se trouvait hier à 200 mètres, au sud de la première.
De surcroît, explique Michel Vergoz, maire de Sainte-Rose, on pouvait difficilement concilier la volonté de laisser la foule des visiteurs - plusieurs milliers de personnes - approcher au plus près l'événement et l'accès des véhicules à un site déjà surchargé.
A part ce blocage total, les gendarmes ont également mis en place un dispositif pour tenter de fluidifier la circulation aux abords des coulées. Ces points d'information et de délestage ne sont pas fixes. Ils sont installés selon l'affluence. Et plus particulièrement dans la soirée.
Côté nord, le premier de ces points se situe au niveau du parking de la salle des fêtes de Piton-Sainte-Rose, face à l'église Notre-Dame-des-Laves. Le second est placé à la sortie de Bois-Blanc, avant la Cage aux Lions. Enfin, le dernier est constitué par le parking de la Vierge au Parasol.
Au sud, trois points de délestage, plus proches de la coulée. L'expérience prouve en effet que les automobilistes sont plus nombreux à venir par le nord. Ils sont situés à environ 1,5 kilomètre les uns des autres. Le plus proche des coulées se situant environ à 1 kilomètre de l'endroit où la route est bloquée.
Le sous-préfet de Saint-Benoît rappelle que le stationnement au sud n'est autorisé que du côté montagne. Pour ce qui concerne l'activité du volcan à proprement parler, rien de changé selon l'observatoire volcanologique qui n'enregistre aucun répit, malgré l'apparente stagnation du front de coulée, entièrement figé sur plusieurs centaines de mètres au-dessus de la route. Son directeur, Thomas Staudacher, indiquait toutefois hier soir que plusieurs petites coulées étaient visibles entre 400 et 600 mètres d'altitude, témoin de la pugnacité du volcan qui, au 150e jour de l'éruption hier, n'a sans doute pas dit son dernier mot.
N.D. & F. M.-A.

La coulée de 76 s'était arrêtée
à 300 mètres de la mer

Les souvenirs de 1977 et de 1986 reviennent souvent dans les conversations des témoins d'alors, lorsqu'ils avaient vu les coulées traverser la route ces années-là puis se jeter dans l'Océan. Ils oublient un peu vite que la coulée de 1976, après avoir traversé la RN 2 s'est arrêtée à 300 mètres de la mer !

La fréquente référence, depuis quelques jours, aux éruptions de 1977 et 1986 n'a guère lieu d'être: si les laves ont bien atteint la route nationale 2 à Piton Sainte-Rose et au Tremblet comme aujourd'hui en 1998, ce point commun qui s'impose aux yeux du public est bien le seul entre ces deux types d'éruption complètement différents.
Les deux premières, en effet, étaient localisées en dehors de l'enclos, le magma venu des profondeurs s'injectant non pas directement vers le sommet comme à l'habitude mais vers les pentes externes du massif du volcan en profitant des vastes zones de faiblesse de sa structure (zones de rift) qui forment un arc de cercle de Sainte-Rose à Saint-Philippe en passant par le sommet du Piton de la Fournaise. Dans les deux cas, la lave a donc jailli à une altitude beaucoup plus basse (1000 mètres ou moins) dans les hauts de ces deux communes, la distance lui restant à parcourir vers le littoral ne dépassant pas cinq kilomètres, avec une topographie très favorable à une progression rapide. On est donc bien loin du cas du Piton Kapor, né à 2 150 mètres d'altitude et distant d'une dizaine de kilomètres de la côte ! Il lui aura fallu des mois d'activité soutenue (bientôt cinq) pour arriver à construire des tunnels capables de transporter la lave à travers des régions en pente relativement modérée comme la Plaine des Osmondes et de franchir le dernier obstacle du Grand-Brûlé.

SEPT COULÉES À LA ROUTE AU XXE SIÈCLE

Il faut en réalité remonter à 1976 pour trouver une activité similaire, des coulées aussi audacieuses. Quatrième phase de la série qui se sont succédé de novembre 1975 à novembre 1976, l'éruption du 18 janvier - à 1 320 mètres d'altitude il est vrai, soit beaucoup plus bas que celle du Piton Kapor - mettra une semaine seulement pour atteindre la route nationale 2 ! Le 27 janvier, à 22h15, la coulée s'empare du macadam après avoir brûlé des milliers d'arbres. Trois jours plus tard, elle s'arrête définitivement à 300 mètres du bord de la mer, frustrant les spectateurs du combat de l'eau et du feu. Il en reste aujourd'hui une superbe plate-forme d'observation ("coulée de 1976" sur la carte touristique IGN au I/100 000), non loin du rempart du Tremblet, en surplomb de la route taillée à même la coulée pour retrouver son niveau d'origine.
Au XXe siècle, jusqu'à présent du moins, sept coulées ont atteint la route nationale 2: en 1931, 1943, 1961, 1976, 1977, 1986 et 1998. Seule celles de 1976 et celle de 1998 pour l'instant n'ont pas rejoint l'océan Indien. Si peu d'informations semblent disponibles sur l'éruption de 1943, on en sait qu'elle a atteint la mer par deux fois dont l'une à partir d'une fissure située à 350 mètres d'altitude seulement.
Les éruptions de 1931 et 1961, restées dans les annales comme de "grandes éruptions" par le type de magma mis en jeu (océanites) et le volume de lave émis, remarquable, avaient eu pour siège les Grandes pentes de l'enclos, en dessous du Nez coupé de Sainte-Rose (voir leur récit dans notre édition de samedi dernier).
En raison des circonstances de l'actuelle éruption, cette descente des laves vers la route nationale 2, vingt-deux ans après la coulée de 1976, représente donc bien un événement exceptionnel Et rien ne permet d'affirmer pour l'instant qu'elles atteindront ou non les falaises abruptes qui les feraient plonger dans l'Océan, à un peu plus de 400 mètres de distance de là où elles stagnaient encore hier soir !
François Martel-Asselin


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