
"Neuf cents Mille Onze cents Onze cent cinquante Soixante"
A l'approche du record présumé, le décompte s'accélère
en égrenant les unités: "Soixante-cinq, six, sept, huit,
neuf. Soixante-dix, onze, douze " Thomas Staudacher, manomètre
en main, s'arrêtera là; Patrick Bachèlery, d'un bond,
s'arrache à la fournaise, émerge le visage rougi du heaume
sous lequel il suffoque après avoir répété
la même manuvre à plusieurs reprises au cours de la matinée.
1172 degrés, c'est la température des laves à leur
sortie du Piton Kapor !
Plus de trois mois et demi après le début de l'éruption,
la "routine" se poursuit. Si la suspension toute récente
des veilles nocturnes au chevet du réseau automatisé de surveillance
s'explique par la remarquable stabilité de l'activité du
volcan, l'observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise continue
de veiller au grain. En cas de nouvelle alerte, le système d'alarme
est programmé pour réveiller à son domicile le scientifique
de permanence ou, en cas d'appel infructueux, ses collègues.
Le travail de recherche, de surveillance et d'entretien du réseau,
lui, ne cessera jamais. Les journées, depuis plus de seize semaines,
se succèdent, à l'observatoire ou sur le terrain, comme au
tout début de l'éruption du 9 mars.
Ce matin, c'est le directeur de l'observatoire en personne qui s'y colle,
accompagné de Patrick Bachèlery, maître de conférences
au laboratoire des sciences de la Terre de l'université et chercheur
à l'observatoire. Le 4x4 double cabine frappé du logo de
l'Institut de physique du globe se range au dernier parking et en route.
Drôles de randonneurs : en les entendant se concerter sur qui porte
le seau et la pelle, des touristes de passage se retournent. Non, ils n'ont
pas confondu Plaine des Sables et plage de l'Etang-Salé, mais il
ne s'agit pas d'oublier le matériel nécessaire aux prélèvements
prévus aujourd'hui.
UNE FEUILLE D'ORLEUR PROTÈGE LES YEUX
Les deux hommes avalent la descente du Pas de Bellecombe, direction
la silhouette lointaine du Piton Kapor - ce géant fumant et éructant
là-bas à gauche, plein Est - et doublent allègrement
les promeneurs. Ce matin, il faut contourner le cratère, les seules
coulées bien accessibles se situant en rive droite du chenal principal
de ces dernières semaines.
Le seau - métallique ! - est rempli d'eau à l'aide de plusieurs
bouteilles tirées des sacs à dos. La "pelle", une
très longue perche en deux tronçons raccordés par
un embout vissable, est assemblée. En fait, l'observatoire - où
le système D vient souvent pallier le manque de moyens - procède
au test d'une innovation : les scientifiques vont relever la température
des échantillons en même temps qu'ils les prélèvent.
Un bricolage astucieux a inspiré au responsable de l'atelier cette
pelle à prélèvement améliorée : sur
les deux simples bouts de tuyaux de plomberie qui la constituent, de gros
écrous soudés tous les vingt centimètres forment un
guide dans lesquels on glisse la longue tige semi-rigide du thermocouple
dont l'extrémité trempera dans la lave. Et le tour est joué
!
Patrick Bachèlery, sous l'il curieux d'une classe de la Maison familiale
rurale de l'Est, revêt son "habit de lumière". Instant
solennel où le scientifique prend des allures d'astronaute, transformé
en papillote d'aluminium. Par chance, son pantalon destiné, comme
la veste, à le protéger de l'irradiation des coulées
est d'un modèle suffisamment large pour le dispenser d'enlever ses
chaussures. Muni de gants isolants, il empoigne la "pelle" pourvue
de la sonde de température reliée par un fil à Thomas
Staudacher. Ce dernier, resté en retrait à deux mètres,
protégé par un simpe pantalon et une veste, tente de n'offrir
que la plus faible surface de son profil au brasier ! Encore les conditions
de prélèvement sont-elles idéales, se réjouissent
les deux scientifiques: la langue de lave cordée sur laquelle ils
opèrent provient d'un débordement qui leur permet de ne pas
avoir à affronter le chenal principal, inaccessible même avec
une combinaison. La pelle munie de sa sonde est plongée dans le
cur de la coulée qui continue d'avancer centimètre par centimètre
Il faut tenir
L'opération, répétée à une dizaine de
reprises, se révèle épuisante. Lorsque le manomètre
surveillé par le directeur de l'observatoire refuse de monter plus
- une fois la température maximale atteinte - Patrick Bachèlery
n'a que le temps d'arracher un échantillon avant de faire volte-face
et d'enlever son heaume en prenant garde à ne pas laisser tomber
cette parure de luxe : c'est en effet une feuille d'or - point de fusion
: 1063° - très mince certes et translucide qui empêche
la visière de fondre ! Avant de se libérer de son carcan
toutefois, il doit "tremper" son échantillon. Au terme
d'un demi-tour sur lui-même, il plonge la spatule chargée
de matière encore jaune vif dans le seau. Cinq litres d'eau ne peuvent
rien face à une boule de feu à 1172 °. L'eau grésille,
explose, fume, portée à ébullition ! La matière
vivante devient inerte en quelques secondes Un bon échantillon requiert
d'être fixé dans un état le plus proche possible de
son état originel. Les scientifiques cherchent en effet à
étudier les laves dans leur état le plus "nature",
avant que leur aspect ne soit troublé par un refroidissement lent,
une cristallisation (entre 1200 et 950° C) qui en modifierait leurs
caractères.
Les échantillons finissent de refroidir, posés sur leur fiche
d'identification, en attendant d'être enfermés dans un sachet
en plastique. Souvent partagés en plusieurs lots, ils feront les
beaux jours des chercheurs réunionnais ou d'autres, en métropole
comme à l'étranger, qui n'ont jamais mis les pieds sur l'île
! ____________________

Les prélèvements effectués depuis le début
de l'éruption - la plus longue de ce siècle semble-t-il (notre
édition du 17 juin) - révèlent une température
de la lave restée stable depuis le 9 mars jusqu'à ce jour
et supérieure d'une vingtaine de degrés (1170° C environ)
à toutes les laves émises par le Piton de la Fournaise depuis
les premières mesures effectuées par l'observatoire volcanologique,
en 1983-1984 (environ 1150° C).
Sans s'avancer outre mesure - les analyses nécessitant du temps
- cet élément associé à l'enregistrements d'événements
sismiques profonds à partir du milieu de l'année 1996 permet
aujourd'hui aux scientifiques de mettre en évidence une mise en
place progressive de magma (plus chaud, car d'arrivée récente)
qui s'est effectuée dans une zone comprise entre 2-3 et 4-5 kilomètres
sous le sommet. Actuellement, l'éruption du Piton Kapor puiserait
dans cette réserve.
Toutefois, un point intrigue les chercheurs: les laves issues de l'éruption
du 12 mars, au cratère Fred-Hudson, dans le sud-ouest de l'enclos,
présentent des caractéristiques bien distinctes de celles
du Piton Kapor: moins évoluées, leur composition révèle
une origine plus profonde qui correspondrait à l'arrivée
d'un stock de magma "neuf".
Comment deux sources apparemment distinctes ont-elles pu alimenter deux
éruptions quasi simultanées ? Les zones d'ombre qui entourent
le mode d'alimentation du Piton de la Fournaise et ses sytèmes de
stockage du magma demeurent pour l'instant.
Par ailleurs, en dépit d'un débit relativement modeste, le
volume de laves émis depuis le 9 mars - du fait de la durée
de l'éruption - peut être qualifié d'important. Si
les coulées s'étaient étalées sur toute la
surface de l'enclos - 45 millions de mètres cubes à ce jour
- elles en auraient rehaussé le fond d'une quarantaine de centimètres
! A vrai dire on s'en doutait un peu à la vue du cratère
Magne (situé à proximité du Piton Kapor et haut d'environ
40 mètres à l'origine) désormais aux trois quarts
enterré __________________________
Il n'était pas question de cartographier les coulées
de l'éruption de 98 au moyen de photos aériennes: "Trop
lourd et trop cher". Alors, pour dessiner avec précision sur
un fond de carte IGN les coulées dont il tente de comprendre les
règles qui en guident la mise en place (lire ci-contre), jour après
jour, seul ou accompagné d'un collègue, Nicolas Villeneuve
se rend encore et toujours sur le terrain. Bien que la démarche
naturaliste ne lui répugne pas, plutôt qu'un carnet de croquis
et un crayon, il emporte un sac à dos à la compacité
inversement proportionnelle à son poids Bourré d'électronique,
seule sa couleur orange fluo et l'antenne qui en dépasse trahissent
sa vocation. Ce système GPS (Global Positionning System) haut de
gamme, à partir d'un point de référence à la
position parfaitement identifiée, lui permettra grâce à
des signaux échangés à intervalles de quelques secondes
avec des satellites de dresser une carte exacte de son itinéraire.
Depuis la tête de la fissure vers le haut du cratère Dolomieu,
Nicolas descend droit sur le Piton Kapor. Ses pas épousent scrupuleusement
les contours de la base du cône de scories. L'épreuve se corse
lorsqu'il doit longer, toujours aussi fidèlement, les moindres langues
de coulées encore rougeoyantes ou se fourvoyer au milieu des branles
calcinés. Il rentre parfois à la nuit tombée, à
la limite de l'épuisement, les épaules moulues, à
demi-déshydraté. La Plaine des Osmondes n'a plus guère
de secrets pour lui, ni le brouillard dans les pentes qui la précèdent.
Les milliers de points de mesure acquis par le système GPS en
longeant la coulée et en la traversant à de multiples reprises
lui permettront de situer en coordonnées (x, y) et en altitude (z)
ses moindres détails à superposer au relief d'origine des
surfaces recouvertes par l'éruption de mars. Restera à expliquer
les étranges errements des coulées volcaniques, peut-être
plus prévisibles qu'on ne les estimait jusqu'alors. __________________________

Titulaire d'une maîtrise délivrée par le laboratoire
de géographie physique de l'université de la Réunion,
il se destinait de son propre aveu à mettre sa formation de géomorphologue
au service de l'étude des risques naturels liés à
l'écoulement des eaux. La rubrique "catastrophe" grossissant
à la même allure que l'homme accroît son emprise sur
l'environnement, le chômage n'est pas pour demain Mais au cours de
son DEA (diplôme d'études appliquées) à l'université
de Paris XII, un chercheur de l'Institut de physique du globe qui s'intéresse
à ses travaux déclenche l'étincelle : à quelques
différences près, la progression des coulées volcaniques
n'offre-t-elle pas des similitudes avec celle des masses d'eau sur les
bassins versants ?
Le défi séduit l'étudiant qui entame une collaboration
avec l'IPG. Ce grand établissement supérieur chargé,
entre autres tâches, de la surveillance des volcans français,
contribue avec l'aide de l'Etat et des collectivités locales à
une mission de protection civile. "Or la Réunion avait déjà
été confrontée aux éruptions hors enclos de
1977 et 1986 qui ont dévasté des zones habitées à
Piton Sainte-Rose et Saint-Philippe", souligne Nicolas Villeneuve.
Le point de départ de son étude commence par une connaissance
parfaite du terrain. Il se met en chasse pour vérifier voire corriger
le "maillage" réalisé par l'Institut géographique
national à partir de la couverture photographique aérienne
de l'île. Il dispose pour cela sur son ordinateur d'une carte en
relief de l'ensemble du massif de la Fournaise formée d'un quadrillage
(composé de "mailles") qui relie des points espacés
de cinquante mètres sur le terrain (les Japonais possèdent
de telles cartes avec une résolution de dix mètres !). C'est
elle la base de son futur "modèle numérique de terrain",
crêtes, ravines et accidents de terrain déterminant le trajet
des coulées !
Pourtant, le relief n'explique pas tout, comme en témoigne l'actuelle
éruption du Piton Kapor, si fantasque, où malgré un
débit quasi constant l'activité visible (coulées,
projections) varie énormément. "Il faut caractériser
la lave d'un point de vue morphologique", souligne Nicolas Villeneuve
qui a dû assimiler en un temps record une somme de connaissances
dans un domaine jusqu'alors seulement frôlé à la faculté
des sciences. "La lave réunionnaise possède ses spécificités
en matière de viscosité, de température, de cristallisation
qui vont influer sur son débit, son étalement, sur l'épaisseur
des coulées".
Dans le monde, les équipes qui travaillent sur ce thème se
comptent sur les doigts des deux mains. Le jeune chercheur se tourne vers
des laboratoires français, italiens, japonais pour évaluer
leurs méthodes de travail. "Leurs approches sont différentes;
certaines ayant fait leurs preuves, je les adapte aux problèmes
locaux parce que tous les volcans ne se ressemblent pas."
Place ensuite au travail de simulation: Nicolas, troque les souliers de
rugby - sa passion - contre de solides brodequins de marche. Avalant des
kilomètres de gratons et réduisant en lambeaux moult paire
de chaussures, il va désormais arpenter inlassablement son nouveau
terrain de jeu en confrontant les tracés de quelques coulées
récentes à leurs caractéristiques étudiées
par l'observatoire volcanologique.
L'abondance et la variabilité des paramètres ne le découragent
pas "Une chance, à la Réunion, si le point de sortie
de la lave se trouve en altitude - cas des éruptions dans l'enclos
- la pente est suffisante pour assurer une descente des coulées
presque en ligne droite. Hors enclos, où les points de sorties se
situent à des altitudes souvent inférieures à 1000
mètres, avec la présence des vallées et ravines je
tente de ramener le phénomène à un problème
d'eau, même si l'eau est plus rapide". Il ne suffit pas en effet
de prévoir simplement où vont se diriger les coulées
mais aussi à quelle vitesse Une autre chance d'ailleurs : à
la Réunion, l'homme n'a pas - ou peu seulement - colonisé
les pentes supérieures du volcan, ayant choisi de s'établir
à proximité de la côte. Dans la plupart des cas, il
dispose ainsi de quelques heures de répit avant de devoir fuir.
Au contraire du Karthala, aux Comores, où d'innombrables villages
sans moyens de communication parsèment les flancs du volcan ! La
mise au point d'un modèle numérique de terrain destiné
à être mis en uvre quelques dizaines de minutes après
le début d'une éruption représente un travail de Titan.
Au cours du premier mois de l'éruption du 9 mars, Nicolas Villeneuve
a passé en moyenne deux jours sur trois dans l'enclos, sans parler
des nuits sous la tente, où il a bénéficié
de l'assistance amicale du petit groupe de passionnés du Centre
de diffusion et de documentation sur le volcanisme (CDDV). Grâce
à d'innombrables observations visuelles, échantillonnages,
prises de température, il dispose désormais d'un ensemble
de données sans égal qu'il reliera aux données instrumentales
du réseau de surveillance de l'observatoire volcanologique.
"Je veux arriver à modéliser les coulées en fonction
des pentes les plus variées, de largeurs de un à quatre cents
mètres. Une coulée peut être menaçante durant
ses premières quarante-huit heures d'existence; au-delà,
une fois le chenal bien formé, le risque diminue. Je veux donc pouvoir
dire où ira la coulée en huit ou douze heures après
le début de l'éruption."
Sans attendre, Nicolas Villeneuve s'est envolé récemment
pour l'Italie où il devait rejoindre une équipe scientifique
dont les études ont déjà fait leurs preuves sur l'Etna
au cours de la grande éruption de 1991.