Le Journal de L'Ile de la Réunion2 Mai 1998


Une randonnée de 3h30 À 5h vers l'éruption du 9 mars

Voyage sur les coulées du Kapor

Le week-end prolongé du 1er Mai a débuté dès jeudi soir au volcan où se succèdent, jour et nuit, des milliers de visiteurs, pour voir ou revoir cette éruption qui n'en finit pas. Spectacle toujours garanti en cette huitième semaine !

"Totoche !" L'un des innombrables promeneurs venus jeudi soir sur les coulées n'a pu, comme beaucoup d'autres, retenir cette exclamation admirative face au spectacle. Quelques mètres face à lui, une marée de feu monte, monte Les coulées débitent consciencieusement, en crissant, d'interminables flots de lave cordée. Le ruban visqueux fait mille plis d'un jaune orangé presque insoutenable pour le regard dans l'enclos plongé dans la pénombre, avale les obstacles sans précipitation, dévore les branles comme le loup la chèvre de Monsieur Seguin.
On fait cercle, on marmonne à l'intention des parents de gosses trop audacieux affairés à jeter des branches sur la lave : "Marmaille là lé malade!". Mais personne pour se risquer à griller des saucisses ce soir ! Les visiteurs reculent d'eux-mêmes pour ne pas rôtir face au barbecue géant qui avance. Jusque tard dans la nuit, les feux follets vont danser entre le Pas de Bellecombe et les coulées du Piton Kapor. Ensuite, l'accalmie durera quelques heures, pas plus puisque les plus courageux arriveront à pied d'uvre bien avant l'aube. Le parking du Pas de Bellecombe affiche rapidement complet et la fin de la piste (au fait, quand va-t-on se décider à boucher les trous - énormes - qui défigurent certains tronçons et martyrisent les suspensions ?) commence à souffrir du stationnement sauvage. Les marcheurs convergent vers le Kapor comme un seul homme, tentent de le cerner : des franges flamboyantes des coulées qui s'avancent vers le rempart de l'enclos au nord jusqu'à un surplomb au sud du cône en éruption, ils quadrillent le terrain. Le milieu de la matinée venu, il est facile de deviner tout au long de ces quelques centaines de mètres les points d'activité les plus intéressants à la concentration humaine qui y règne ! Contrastant avec la fébrilité bruyante ici, là on se presse dans un silence recueilli, face au plus beau spectacle que la Terre puisse offrir. Les points de sortie de la lave se comptent par dizaines, le plus souvent ruisseaux tranquilles coulant de l'immense carapace noirâtre de basalte enfantée par le Piton Kapor au fil des bientôt huit semaines d'existence de cette éruption hors du commun.
Dissimulé au cur du cône en éruption, un lac orange vif chauffé à près de 1 200 degrés continue de bouillonner furieusement à moins de quelques mètres sous la lèvre du cratère (notre photo en première page). L'enfer n'a jamais été aussi désirable sans doute et le diable lui-même renoncerait à ses propres uvres face à une telle concurrence ! Le magma venu des profondeurs s'évacue par un tunnel gros comme une voiture depuis la base du Piton Kapor et circule à quelques pas sous les pieds des téméraires qui arpentent en toute inconscience la plate-forme
François Martel-Asselin

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